• "Je vous ai sauvé la vie il y a quelques années."

    J'adore comme ce type met tout de suite en avant le fait que je lui suis redevable.
    Je retiens mon envie de lui coller une droite. C'est pas le moment de gâcher notre plan.

    Il nous reçoit dans son office. Sur son bureau, un ordinateur portable allumé, quelques dossiers rangés au carré, un pot à crayon, un modèle anatomique en porcelaine de cerveau humain.
    Un assistant vient nous apporter des gobelets de café auxquels personne ne touche.
    Le vieux scientifique croise les mains et se penche en avant.
    -Quand Aïna nous a prévenu de votre arrivée, commence-t-il, j'ai eu du mal à y croire. Que voulez-vous?
    Il me parle comme si j'étais seul dans la pièce, sans adresser un regard à mes deux comparses.
    -Je veux que vous sortiez quelqu'un du coma, comme vous l'avez fait pour moi. Attention hein, pas l'utiliser comme cobaye. Juste le "réveiller".

    Il me regarde d'un air impassible.
    -Et pourquoi je ferais cela?
    -Parce c'est pas moi qui ai une dette envers vous, c'est vous qui aurez une dette envers moi. Vu que je vais me sacrifier pour délivrer votre femme.

    Son masque sévère et blasé se fissure.
    -Qu'est-ce qui vous fait croire que vous êtes indispensable à cette opération?
    -Ben, j'sais pas, le fait que, par exemple, Aïna me réclame explicitement depuis plusieurs années, et qu'elle vous a prévenu de mon arrivée? Ou qu'elle m'a espionné, m'a envoyé des cadeaux? Ou encore le fait que, malgré toutes vos tentatives pour la remplacer, votre femme est toujours branchée à la machine depuis tout ce temps?...

    C'est marrant, son oeil gauche est pris d'un léger spasme chaque fois que j'évoque son épouse.
    Je m'empare du pot à crayon et tout en triant les stylos, je continue sur ma lancée.
    -J'ai bien conscience que votre machine ne fonctionne que sur un patient sur trois -ce qui entre nous, n'est pas terrible comme taux de réussite- mais vous essayerez quand-même. Romain sera mon "exécuteur testamentaire", il veillera à ce que vous honoriez votre part du marché.
    Mon interlocuteur considère d'un oeil noir Kirsten et Romain.
    -Vous en avez du culot, jeunes gens. Et si je refuse?
    -Alors, rétorque Romain, vos concurrents se délecteront de vos secrets de laboratoires, dévoilés sous license "creative commons". Si c'est pour vous une perte acceptable, vous pourrez toujours tenter de délivrer votre femme sans notre aide. En espérant que vous ne déclencherez pas les représailles qu'Aïna a promises. Mais si elle fait "pleuvoir des avions", vous perdrez bien plus que quelques brevets d'inventions.

    Sigursson fulmine intérieurement.
    -Je dois d'abord en parler au conseil d'administration.
    -Vous n'en avez pas le temps, objecte Kirsten. La mise en ligne automatique et les courriers partent dans une heure. Seul Romain peut retarder la programmation des envois.

    Après quelques secondes d'hébétude, le professeur abat brusquement sa main sur le téléphone, compose un numéro interne à trois chiffres et ordonne d'un ton sec, dans le combiné, quelque chose dans sa gutturale langue natale. Il raccroche tout aussi nerveusement et se lève.
    -Vous voulez qu'on vous branche à la machine? Très bien, je vous emmène, balance-t-il d'un air véhément.

    Mais je reste assis.
    -Kirsten et Romain sont de la partie.
    -Alors ça, no way! éclate Sigursson, furieux. Celui-là, dit-il en pointant Romain du doigt, a failli tuer ma femme, il ne remettra jamais les pieds au labo!

    Je sélectionne un cutter dans le pot à crayon, et me lève.
    -Et vous, dis-je avec un brin de nervosité dans la voix, ça vous a pas trop dérangé de sacrifier des vies!... Vous avez déjà pensé aux deux types que vous avez opéré après moi? Aux personnes que vous avez privées d'une greffe, en volant les corps de donneurs d'organes? En quoi la vie de votre femme serait-elle plus précieuse que d'autres?

    Je fais jaillir la lame du cutter. Sigursson a un mouvement de recul.
    -Posez ça, ordonne-t-il d'un ton mal assuré.
    J'appuie calmement la lame sur ma carotide. Derrière moi j'entends Kirsten pousser un cri étouffé. Sigursson blêmit, pétrifié par mon regard de barjot à la Mel Gisbon dans "L'arme fatale".
    -Romain et Kirsten m'accompagnent, dis-je froidement, ET récupèrent leur postes. Ou je repeins votre pull irlandais et l'intégralité de votre bureau avec mon propre sang. Vous expliquerez à Aïna pourquoi j'ai pas pu venir.

    Sigursson est sans doute rompu à l'art de négocier des crédits pour ses expériences, diriger une équipe de travail...
    Mais gérer un demi-psychopathe qui n'a plus rien à perdre, ça, il n'a jamais appris. Il finit par baisser les yeux en murmurant "Suivez-moi".
    Au moment de quitter la pièce, Romain me lance un petit sourire crispé. Nous avons franchi la première étape de notre plan.


    5 commentaires
  • En descendant de l'avion, je suis surpris pas l'air froid et vif du dehors.
    Nous sommes à Oslo, en Norvège. Alors que nous traversons le tarmac, Romain me saisit par la manche.
    Il a l'air vraiment mal à l'aise.

    -Tu peux encore t'enfuir, dit-il, bouleversé. Tu n'y es pour rien dans cette histoire. Je me débrouillerai pour me faire reprendre au Complexe, j'attendrai qu'ils aient un autre cobaye en état de mort cérébral pour mettre mon plan à exécution.

    À ses côtés, Kirsten retient son souffle. Elle nous regarde tour à tour d'un air désespéré.
    Eux non plus n'y sont pour rien dans cette histoire. Nous sommes trois pions sur un échiquier. Et je suis un pion sacrifiable.
    -Rocco, pour la dernière fois, t'as pas à te sentir coupable. Je suis condamné à court terme, alors autant que je serve à quelque chose avant de mourir. C'était mon plan depuis le début.

    Kirsten soupire de soulagement. Romain s'approche et pose sa main sur mon épaule
    -Je te promets qu'on fera tout pour sauver ton ami, dit-il d'un ton solennel.
    -C'est pas mon ami.

    Il est un peu décontenancé par ma réponse mais n'ose rien ajouter.
    Nous nous mettons en marche vers le hall de l'aéroport. Les voyageurs se dispersent vers leur comité d'accueil respectif, famille, ami, chauffeur brandissant une feuille A4 sur laquelle figure le nom du client à convoyer... Un type baraqué en uniforme de vigile s'avance vers Romain, et s'empresse de débarrasser Kirsten de son sac de voyage. Ils se serrent la main. Romain me présente Olaf Borg, responsable de la sécurité du Complexe.

    On s'attendait à ce que notre arrivée soit surveillée par @ïna. Il n'était de toutes façons pas envisageable d'entrer en cachette au Complexe. Mais à présent, j'ai la sensation qu'une main géante vient de s'abattre derrière nous, pour nous barrer toute retraite.

    Borg nous fait prendre place dans un énorme break Volvo, arborant sur les portières avant le logo d'un grand groupe de sociétés dont j'ai probablement entendu le nom aux infos de la Bourse.
    -Et tu ne devineras jamais quelle filiale fait partie de ce groupe, me lance Romain, amer. Minux Software, l'éditeur des Saisons d'Ysckemia!

    Que le monde est petit.
    Je me suis assis à la "place du mort", puisque c'est mon dernier voyage, autant profiter du paysage. Les décors se succèdent rapidement : Buildings, immeubles d'habitation, maisons individuelles... fermes... prairies... petits bosquets... Bientôt il n'y a plus que des arbres le long de la route. Sur des kilomètres et des kilomètres. C'est probablement très beau, mais comme je ne distingue plus les couleurs, cette masse grise et spongieuse qui sature les carreaux de la voiture, me paraît étouffante.

    Rocco à l'arrière s'accroche au dossier de mon siège. Notre chauffeur ne comprend pas le français, Rocco en profite pour m'exposer une dernière fois le plan. Je me demande bien pourquoi il prend cette peine : mon rôle se résume à me laisser connecter à la machine. Une fois que je serais branché, @ïna viendra chercher sa Moitié. Tandis qu'elle essaiera de télécharger Aïna de mon cerveau, le virus entrera en action. @ïna a pris beaucoup de précautions pour s'assurer que le pire adviendrait si on la débranchait. En cas de connexion rompue, les contre-mesures se déclencheraient immédiatement. Le virus de Rocco retracera la liaison entre chaque contre-mesure, et notre terroriste virtuelle. Une fois les cibles trouvées, le virus enverra un signal en boucle imitant celui d'@ïna, permettant ainsi de rompre sans danger la connexion reliant l'épouse de Sigursson (et moi) à la machine. Privée de sa connexion biologique, @ïna sera détruite. Ensuite la machine pourra être réinitialisée, et utilisée pour sauver Adam.

    Le plan me convient, même si je sais que je ne survivrai pas à l'opération.
    Le plus difficile aura été de convaincre Aïna qu'elle doit mourir avec moi.

    J'avais quitté mon appart' en lui offrant une alternative à l'annihilation, et à peine une journée plus tard, je lui ôtai cet espoir.
    Tandis que Rocco passait en revue une dernière fois son virus et que Kirsten préparait les bagages, je passai la journée à discuter avec ma locataire intime, de la nécessité de mettre fin aux abus de sa jumelle numérique. Quitte à ce qu'on y reste nous aussi. Je ne l'avais jamais vue aussi en colère. Elle a menacé de relâcher le monstre qui sommeil en moi, me condamnant à une mort certaine avant d'avoir pu tenter de me racheter. Elle a essayé de m'amadouer, de marchander, me promettant qu'elle parviendrait à maîtriser sa jumelle. Elle a pleuré toute la nuit, m'empêchant de dormir. Au matin elle s'était résignée, mais me vouait désormais une rancune infinie.

    Après une nuit blanche et une journée de voyage, le confort de la Volvo et la monotonie du paysage m'achèvent et je plonge dans un sommeil lourd et sans rêve. Quand je rouvre les yeux la Volvo est à l'arrêt devant un portail; il y a avec une guérite avec dedans un vigile, et de chaque côté une clôture grillagée qui s'étend jusque dans les bois environnants. Borg fait un petit salut à son collègue. Rocco et Kirsten descendent, m'expliquant que le garde doit nous fouiller. Je quitte à regret mon siège si confortable, tandis que Borg extrait du coffre nos sacs de voyage. La fouille dure un quart d'heure. Le garde retourne nos sacs et ne trouve rien de suspect. Nous sommes autorisés à passer. Le portail s'ouvre, Borg redémarre.

    Ça y est, nous sommes au Complexe, ancienne base militaire rachetée par un grand groupe d'entreprises, et transformée en centre de recherche scientifique. Romain m'en fait une présentation sommaire, ici les logements de fonctions du personnel, là-bas les laboratoires, les locaux de l'administration. C'est devant ce bâtiment austère à la façade résolument quelconque, que la Volvo s'arrête. À l'entrée du bâtiment, un homme d'une soixantaine d'année nous attend. Visage sévère, pantalon en velours côtelé et pull torsadé blanc. J'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part. Il semble me reconnaître lui aussi et vient à ma rencontre.
    Je serre machinalement la main qu'il me tend.
    -Bienvenue au Complexe, dit-il d'un ton sans chaleur. Je suis le professeur Sigursson. Je vous ai sauvé la vie il y a quelques années.
    J'ai soudainement des picotements dans la nuque.



    9 commentaires



  • 12 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique