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  • Dans une petite salle de réunion s'entassent une vingtaine de personnes.
    Romain me fait signe depuis le dernier rang. Autour et devant lui, des agents médicaux en blouse blanche, des informaticiens au teint pâle. Sigursson leur explique la raison de ma présence, et déjà certains lèvent les yeux au plafond, se tapent le front en secouant la tête. D'autres semblent déjà mis au courant par Romain. Un type se lève et proteste, il n'est pas question pour lui de se servir de quelqu'un de vivant pour cette opération. Je me permets de lui répondre que c'est mon choix et que je suis conscient de l'issue fatale. Atterré, il quitte la salle, en criant qu'il refuse de participer à une exécution.

    Sigursson vérifie que chacun connaît son rôle, et avec un brin d'amertume dans le ton, réassigne Romain et Kirsten à leur poste respectif.
    La séance est levée au bout d'une demi-heure. Personne n'a de question pour moi à la fin. La gêne est palpable sur tous les visages. Quelques-uns discutent à voix basse avec Romain.

    Maintenant que mon destin est scellé, je suis enfin admis à visiter le centre névralgique du projet AINA.

    Sigursson m'emmène jusqu'à une vaste salle en sous-sol. Nous traversons d'abord un data center, où sont alignés les plus gros serveurs informatiques que j'ai jamais vu. Des techniciens de maintenance circulent entre les rayons, comme des abeilles dans une ruche.
    Nous arrivons au centre de la salle. Il y a là une pièce confinée aux parois de verre, une espèce de laboratoire, ou de bloc opératoire. à travers les vitres, je vois un enchevêtrement de câbles et de tuyaux qui serpentent depuis un mur d'électronique, jusqu'à deux lits médicalisés. Sur l'un de ces lits repose une femme.

    Sigursson fait les présentations.
    -Lucile, mon épouse et collaboratrice, m'explique-t-il d'une voix morne. Elle est bloquée ici depuis la seconde connexion à l'assistance de stimulation cérébrale. Cela va faire sept ans. Elle est nourrie par sonde gastrique. Elle a déjà perdu quinze pour cent de sa masse musculaire. Une kinésithérapeute passe tous les jours pour lui faire faire de l'exercice, mais ce n'est pas assez pour compenser son immobilité permanente.

    Une lancinante impression de déjà-vu me serre le cœur.

    -Elle voulait aider les personnes dans le coma. Les réveiller si possible, et sinon, pouvoir au moins communiquer avec eux, par delà la barrière de la conscience. Nous venions de mettre au point l'Assistance interne de Neurostimulation, quand vous avez eu votre accident. Elle est tombée sur votre cas par hasard, vous étiez le candidat idéal pour un premier essai. Les échecs qui suivirent nous ont obligé à quitter la France. à la recherche d'un mécène, nous avons finalement atterri au Complexe. C'est là que nous avons réouvert notre boîte de Pandore...

    Il m'explique sur un ton monocorde que lorsque Lucile s'est retrouvée prisonnière, ils ont trouvé bien plus que ce qu'ils cherchaient à la base. Si elle représente une menace, @ïna a aussi permis de développer les recherches dans divers domaines : traitement des addictions, des maladies mentales, des troubles moteurs, contrôle par la pensée d'un membre artificiel... Et le Saint Grall, transfert/copie d'un esprit humain dans une matrice artificielle, ouvrant ainsi la voie à l'immortalité post-humaine.
    Problème : @ïna ne collaborant que quand ça lui chante, les recherches piétinent. Et les investisseurs, lassés du manque de résultat concret, menacent de supprimer les crédits.

    Je l'écoute d'une oreille distraite.
    -Je peux aller la voir? dis-je sur une impulsion.
    Sigursson hésite, mais finalement accepte, à condition qu'un vigile m'accompagne. Au cas où je voudrais débrancher des trucs.
    Il passe une carte magnétique à côté de la porte, qui se déverrouille. J'entre, le vigile sur mes talons, collant un tazer contre mon dos. Sigursson, lui, reste dehors.

    Je m'approche de la patiente. Ses bras, ses mains sont recroquevillés. Sa tête rasée ne repose pas sur un oreiller : elle est prise dans une espèce de carcan métallique fixé au lit, laissant le haut et l'arrière du crâne accessible. C'est là que sont raccordés certains câbles. Un masque à oxygène achève de cacher son visage.

    Quelle mise en scène sinistre.
    Je frissonne en pensant que demain, je serai allongé sur le lit d'à côté.
    Je me penche vers le carcan métallique, et je chuchote le plus bas possible à l'otage d'@ïna :
    -Lucile, c'est moi, Silvère. Votre premier cobaye. Il paraît que c'est vous qui m'aviez sélectionné pour tester votre machine. Je sais pas si je dois vous remercier ou vous maudire de m'avoir sauvé la vie, vu les emmerdements que j'ai eu... Quoi qu'il en soit, on est venu vous délivrer. J'ai juste une requête : quand vous serez réveillée, s'il vous plaît, faites en sorte que votre mari tienne parole.

    Pendant deux-trois secondes, j'ai l'impression de l'entendre souffler différemment à travers le masque à oxygène.

    -Elle ne vous entend pas, me dit Sigursson au moment où je sors du labo.
    -Qui? Quoi?
    -Lucile ne peut pas vous entendre. Aïna a transféré son esprit dans un serveur, nous ne savons pas où. Je ne peux communiquer avec elle que via un ordinateur, quand Aïna m'y autorise.

    Je comprends soudain pourquoi Romain se sent si mal d'avoir utilisé Lucile pour s'enfuir. Cette femme est là, immobile mais consciente depuis des années, et le seul qui l'avait découvert a gardé le secret.

    Sigursson me tend une clé magnétique extraite de sa poche.
    -Une chambre est prête pour vous au premier étage de l'aile médicale. Un plateau-repas vous sera apporté à 19h.
    Puis il me plante là, en compagnie du vigile. Ce dernier me guide vers la sortie, où il me rend mon sac de voyage.

    Dehors, la journée touche à sa fin, Quelques membres du personnel sont en train de fumer devant le bâtiment. Je prends une grande bouffée d'air frais et de tabac. Romain arrive et me demande comment je vais.
    -Aussi bien que ça puisse aller compte-tenu des circonstances, dis-je sans émotion. Il pâlit, embarrassé.
    -Oh, pardon... Kirsten et moi avons retrouvé nos postes le temps de la procédure... On va pouvoir passer aux choses sérieuses.

    Il me fait un clin d’œil. Je hoche la tête.
    -Et sinon, ajoute-t-il, tu veux dîner avec nous ce soir? Il y aura aussi les collègues du labo.
    -Merci mais je crois que je préfère rester seul. Je veux dire, j'ai rien contre tes collègues, mais ça m'emballe pas trop de passer la soirée avec les gens qui vont m'envoyer "ad patres" demain...
    -Oh, je comprends... Désolé, bredouille-t-il, mortifié. Alors, on se revoit demain matin.. Si tu as besoin de quoi que ce soit d'ici là, de parler, appelle-moi.

    Il me tend un bout de papier sur lequel est écrit un numéro de téléphone interne.
    -Merci, à demain Rocco.
    Mais au lieu de rejoindre ses collègues et Kirsten déjà en train de s'éloigner, il reste planté devant moi, l'air pincé.

    -Ben qu'est-ce que t'as?
    -Silvère, commence-t-il, la gorge nouée. Je sais qu'on n'était pas super proche, mais... C'était... Sympa de bosser avec toi, au cybercafé.
    Je m'efforce de lui sourire, et lui donne une petite tape amicale sur l'épaule.
    -Ouais. C'était le bon temps. Allez, bonne soirée.
    Il se résout enfin à partir, lentement, tête basse.

    Le vigile me guide vers ma chambre. Je vide mon sac sur le lit, et je m'aperçois que mon téléphone n'y est plus. Le vigile m'explique que je n'ai pas le droit de communiquer avec le monde extérieur, que je dois me contenter de la ligne interne du Complexe. Il finit quand-même par me laisser consulter ma messagerie personnelle, mes sms.
    J'espérais un dernier mot de Jen, de Marvin, même des insultes, juste pour entendre leurs voix... Rien de leur part.

    Seul un de mes cousins a laissé un message, hier.
    Il m'annonce que le daron est mort. Et qu'il a légué son corps à la science.

    J'ai réussi. Je lui ai survécu. Pas pour longtemps, mais ça me suffit.




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  • "Je vous ai sauvé la vie il y a quelques années."

    J'adore comme ce type met tout de suite en avant le fait que je lui suis redevable.
    Je retiens mon envie de lui coller une droite. C'est pas le moment de gâcher notre plan.

    Il nous reçoit dans son office. Sur son bureau, un ordinateur portable allumé, quelques dossiers rangés au carré, un pot à crayon, un modèle anatomique en porcelaine de cerveau humain.
    Un assistant vient nous apporter des gobelets de café auxquels personne ne touche.
    Le vieux scientifique croise les mains et se penche en avant.
    -Quand Aïna nous a prévenu de votre arrivée, commence-t-il, j'ai eu du mal à y croire. Que voulez-vous?
    Il me parle comme si j'étais seul dans la pièce, sans adresser un regard à mes deux comparses.
    -Je veux que vous sortiez quelqu'un du coma, comme vous l'avez fait pour moi. Attention hein, pas l'utiliser comme cobaye. Juste le "réveiller".

    Il me regarde d'un air impassible.
    -Et pourquoi je ferais cela?
    -Parce c'est pas moi qui ai une dette envers vous, c'est vous qui aurez une dette envers moi. Vu que je vais me sacrifier pour délivrer votre femme.

    Son masque sévère et blasé se fissure.
    -Qu'est-ce qui vous fait croire que vous êtes indispensable à cette opération?
    -Ben, j'sais pas, le fait que, par exemple, Aïna me réclame explicitement depuis plusieurs années, et qu'elle vous a prévenu de mon arrivée? Ou qu'elle m'a espionné, m'a envoyé des cadeaux? Ou encore le fait que, malgré toutes vos tentatives pour la remplacer, votre femme est toujours branchée à la machine depuis tout ce temps?...

    C'est marrant, son oeil gauche est pris d'un léger spasme chaque fois que j'évoque son épouse.
    Je m'empare du pot à crayon et tout en triant les stylos, je continue sur ma lancée.
    -J'ai bien conscience que votre machine ne fonctionne que sur un patient sur trois -ce qui entre nous, n'est pas terrible comme taux de réussite- mais vous essayerez quand-même. Romain sera mon "exécuteur testamentaire", il veillera à ce que vous honoriez votre part du marché.
    Mon interlocuteur considère d'un oeil noir Kirsten et Romain.
    -Vous en avez du culot, jeunes gens. Et si je refuse?
    -Alors, rétorque Romain, vos concurrents se délecteront de vos secrets de laboratoires, dévoilés sous license "creative commons". Si c'est pour vous une perte acceptable, vous pourrez toujours tenter de délivrer votre femme sans notre aide. En espérant que vous ne déclencherez pas les représailles qu'Aïna a promises. Mais si elle fait "pleuvoir des avions", vous perdrez bien plus que quelques brevets d'inventions.

    Sigursson fulmine intérieurement.
    -Je dois d'abord en parler au conseil d'administration.
    -Vous n'en avez pas le temps, objecte Kirsten. La mise en ligne automatique et les courriers partent dans une heure. Seul Romain peut retarder la programmation des envois.

    Après quelques secondes d'hébétude, le professeur abat brusquement sa main sur le téléphone, compose un numéro interne à trois chiffres et ordonne d'un ton sec, dans le combiné, quelque chose dans sa gutturale langue natale. Il raccroche tout aussi nerveusement et se lève.
    -Vous voulez qu'on vous branche à la machine? Très bien, je vous emmène, balance-t-il d'un air véhément.

    Mais je reste assis.
    -Kirsten et Romain sont de la partie.
    -Alors ça, no way! éclate Sigursson, furieux. Celui-là, dit-il en pointant Romain du doigt, a failli tuer ma femme, il ne remettra jamais les pieds au labo!

    Je sélectionne un cutter dans le pot à crayon, et me lève.
    -Et vous, dis-je avec un brin de nervosité dans la voix, ça vous a pas trop dérangé de sacrifier des vies!... Vous avez déjà pensé aux deux types que vous avez opéré après moi? Aux personnes que vous avez privées d'une greffe, en volant les corps de donneurs d'organes? En quoi la vie de votre femme serait-elle plus précieuse que d'autres?

    Je fais jaillir la lame du cutter. Sigursson a un mouvement de recul.
    -Posez ça, ordonne-t-il d'un ton mal assuré.
    J'appuie calmement la lame sur ma carotide. Derrière moi j'entends Kirsten pousser un cri étouffé. Sigursson blêmit, pétrifié par mon regard de barjot à la Mel Gisbon dans "L'arme fatale".
    -Romain et Kirsten m'accompagnent, dis-je froidement, ET récupèrent leur postes. Ou je repeins votre pull irlandais et l'intégralité de votre bureau avec mon propre sang. Vous expliquerez à Aïna pourquoi j'ai pas pu venir.

    Sigursson est sans doute rompu à l'art de négocier des crédits pour ses expériences, diriger une équipe de travail...
    Mais gérer un demi-psychopathe qui n'a plus rien à perdre, ça, il n'a jamais appris. Il finit par baisser les yeux en murmurant "Suivez-moi".
    Au moment de quitter la pièce, Romain me lance un petit sourire crispé. Nous avons franchi la première étape de notre plan.



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