• Kirsten se tourne vers Romain.
    -Is he mocking us?? lui demande-t-elle, indignée.
    Romain articule avec peine.
    -Tu.. Peux développer, s'il te plaît?

    Aïna me toise toujours, bras croisés, furieuse. Je ne l'ai jamais vue dans cet état.
    C'est la seconde fois que je révèle son existence. Je ne sais toujours pas ce qu'elle a dit à Jen, ni si Jen l'a crue... Et moi j'ai toujours l'air aussi cinglé.
    Si Rocco ne me croit pas, tant pis. Demain je partirai seul. J'avais pas prévu qu'il vienne à la base, je me débrouillerai. J'ai juste besoin d'une adresse.

    De retour au salon je les fait asseoir, et je lâche le morceau.
    -Aïna numérique n'est PAS une IA. Elle existe depuis mon opération. Tu crois qu'une IA aurait des réactions aussi étranges et incohérentes? Et encore, tu sais pas tout! Elle est apparue au mec qu'on a soigné après moi avec la machine, il en est devenu fou. Elle m'a envoyé des cadeaux, une webcam, une poupée à son effigie, elle m'a téléphoné, envoyé des mails, elle a fait du chantage à mes deux dernières copines... Tout ce bordel, dans le seul but de récupérer la partie d'elle qui vit dans mon cerveau. Elle veut refusionner avec cette moitié, pour être "entière", quoi que ça puisse signifier pour elle... Et ensuite pirater mon corps.


    Mes auditeurs demeurent silencieux. Je leur laisse le temps de digérer le flot d'informations, avant d'envoyer un second paquet.
    -"Mon" Aïna, j'ai commencé à la dessiner quelques temps après être sorti de l'hôpital. Autrefois je rêvais d'elle mais je ne m'en souvenais pas, maintenant en plus elle m'apparaît quand je suis conscient, aussi nette que si elle était vraiment dans la pièce. Des fois elle prend possession de mon corps pour faire des trucs à ma place. Elle a des émotions, des pensées, des désirs... J'aurais pu admettre que j'avais un trouble de la personnalité, s'il n'y avait pas eu l'autre, sur Ysckemia.

    Kirsten est pétrifiée d'incrédulité.
    (Ou alors je parle trop vite pour qu'elle puisse comprendre.)
    Romain vacille légèrement, se raccroche à l'accoudoir du canapé.
    -Ah.... Ok... murmure-t-il d'une voix blanche.
    -Sérieux, tu me crois??

    Il hausse les épaules, l'air blasé.
    -Au point où on en est... Certains de nos collègues avaient déjà émis l'hypotèse qu'elle ne soit pas une IA. Ça élargit considérablement le champs des possibles. À quoi ressemble "ton" Aïna?
    -Copie conforme de l'avatar que tu as vu sur Ysckemia. En plus émotive.

    Aïna me fait les gros yeux, l'air scandalisé.
    -Enfin, rectifié-je, vu que j'ai créé l'avatar sur son modèle, c'est plutôt l'autre qui est sa copie graphique.

    Romain se met à tripoter son menton tout en marmonnant.
    -Serait-ce possible que... Ce serait énorme...
    Il discute à voix basse en anglais avec Kirsten. Elle semble sceptique. Il argumente. Elle secoue la tête négativement. Il renchérit. Elle plisse les yeux, et accepte son raisonnement. Je claque des doigts pour leur rappeler que je suis là. Ils se tournent vers moi. Romain prend une grande inspiration...
    -Une clé. Je pense que "ton" Aïna, est peut-être une sorte de clé, qui permettrait à l'autre, de se transférer dans un corps. Maintenant je comprends pourquoi elle était si sûre que ça ne marcherait qu'avec toi. Il lui manquait quelque chose, un élément de transition entre le numérique et le biologique!
    -On en revient à ce que je voulais faire au départ. Mais comme je disais à "mon" Aïna, si l'autre refuse le transfert, on est dans la merde.
    -Ton Aïna pourrait convaincre son double d'accepter? tente Kirsten.
    -À l'origine, oui, sans doute. Le problème, c'est que j'ai plus très longtemps à vivre. Si Aïna numérique l'apprend, je doute qu'elle veuille abandonner sa position actuelle pour crever d'ici un mois dans mon corps.
    -Attend, t'es mourant??? s'étrangle Rocco.

    Je sens que la nuit va être longue...


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  • Tandis que Romain fait un câlin à sa fille, Kirsten me conduit à la chambre d'ami. Elle se force à sourire mais je sens bien que le cœur n'y est pas. Je tente de faire un brin de conversation :
    -Il paraît que vous vous êtes rencontrés au travail?
    -Oui, c'est vrai, répond-elle dans un français assez fluide. Je travaillais au Complexe depuis plusieurs années avant que Romain n'arrive. 

    Je dépose mon sac et mon manteau. J'ai bien envie de lui demander...
    -Est-ce que tu as... Rencontré Aïna?

    Elle cherche ses mots.
    -J'ai vu son visage sur des écrans, mais ce n'est qu'une image. Elle est dans les ordinateurs. On ne peut pas la voir, c'est elle qui nous regarde. Elle contrôle tous les réseaux de caméras du Complexe. On ne peut pas lui échapper.
    -Mais pourtant Romain et toi, vous vous êtes échappés...
    -Quand Kirsten est tombée enceinte, dit Romain dans le couloir, je me suis dit qu'il était temps qu'on reprenne possession de nos vies.

    Il me propose de me rafraîchir avant le souper. Je prends une douche, puis je m'allonge un peu, pour reposer mon dos raide après toutes ces heures passées dans le train.
    Durant le repas, Romain raconte à sa femme des anecdotes sur l'époque où on travaillait ensemble au cybercafé. J'apprends ainsi comment mes deux collègues se sont payé ma tête à plusieurs reprises en trollant mes animations... Pour ne pas être en reste, je cafte à propos de la déco autour de son poste de travail, à base d'illustrations de guerrières en bikini de cotte de maille... Tout ça me paraît si loin à présent...

    Après le dessert, Kirsten s'en va coucher la petite, et moi je suis Romain jusqu'à une petite pièce qui lui sert de bureau. Il ressemble presque à son poste de travail au cybercafé : quatre écrans, trois unités centrales, des mètres de câbles qui connectent le tout, des disques durs externes empilés dans une corbeille... Manque les pin-ups med'fan de Luis Royo.

    Romain s'assoit devant un clavier, enfonce une touche, les machines sortent de veille. Il passe son doigt sur un scanner d'empreinte, tape successivement quatre mots de passe, et le système d'exploitation s'ouvre enfin.
    -Tu te souviens, dit-il tout en fixant l'écran, comme j'étais content quand j'ai annoncé à Rhanji que j'avais trouvé un boulot dans la recherche? Si j'avais su... Heureusement que j'ai rencontré Kirsten... C'est la seule bonne chose qui me soit arrivée là-bas.

    Peut-être aussi la meilleure, non?
    Il ouvre des dossiers, me montre des listes, des tableaux remplis de chiffres, des graphiques...

    -Le programme d'origine, m'explique-t-il, servait à stimuler les connections neuronales très progressivement, pour relancer une activité cérébrale déficiente. La machine qui envoyait les impulsions électriques devait s'adapter à la moindre variation d'onde cérébrale. À ce que j'ai compris tu as été le premier à tester...
    Par la suite le projet a évolué. Sigursson et son équipe ont utilisé la machine pour entrer en contact avec une personne plongée dans un coma artificiel. Le but, à terme, était de pouvoir communiquer avec des personnes dans le coma ou en état végétatif, pour vérifier qu'il s'agit d'un syndrome de lockdown, ou si la personne est vraiment en état de mort cérébrale.


    Je tressaille.
    -Rassure-moi, elle fonctionne toujours cette machine à réveiller les morts?
    -Euh... Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vue utilisée à cet effet.

    J'ai un sale frisson dans la nuque. Ce voyage comporte une dose d'incertitude exponentielle. Pourvu, pourvu que... De quoi j'aurai l'air, si la fonction initiale ne marche plus?

    -Comme ils n'ont jamais pu faire fonctionner le programme ni le développer dans une autre machine, ils ont juste branché le prototype à des serveurs de plus en plus gros, et c'est là qu'est intervenue l'intelligence artificielle.
    -À quoi leur servait d'ajouter une IA?

    Il écarte les bras en signe d'impuissance.
    -Ils n'en ont PAS ajouté. ça n'a jamais fait partie du projet! Quelqu'un a du faire une mauvaise manip', et un programme d'IA a du entrer en collision avec le programme initial. Je veux dire, Aïna est forcément une IA, qu'est-ce que ça pourrait être d'autre?

    Clairement, il est pas encore prêt à faire connaissance avec "mon" Aïna.

    -Et c'est à cause de ce programme corrompu, conclue Kirsten, que la femme de Sigursson s'est retrouvée piégée.

    La frêle jeune femme blonde vient nous rejoindre dans le bureau. L'air fataliste, elle me raconte ce qu'elle a vu de ses propres yeux : la femme du directeur de recherche, cobaye volontaire, prisonnière de la machine qu'elle avait aidé à mettre au point. Le protocole de déconnexion -démarche indispensable pour ne pas tuer le patient connecté- ne fonctionnait plus. Et ainsi commence les négociations avec la preneuse d'ôtage.

    -Nous avons tenté une cyber-attaque, ajoute-t-elle, pour forcer la déconnection. Mais ça n'a pas marché.
    -Ça a en partie marché, corrige Rocco. Mais personne ne s'en est aperçu. Jusqu'à ce que j'arrive au Complexe et que je fouille dans les données. Je travaillais à la surveillance des flux électriques résultant de la connexion. En y regardant de plus près, je me suis aperçu que les flux enregistrés depuis la tentative de sauvetage, étaient des simulations!
    Il y a longtemps qu'Aïna a perdu le contrôle sur Lucile. Il suffirait qu'on débranche la prise qui les relie pour que Lucile se réveille, et que dans le même temps Aïna s'éteigne . Sa vie ne tient qu'à un fil, mais elle a un instinct de survie méchamment développé. Comme je ne voulais pas déclencher une catastrophe, je me suis contenté de lui faire du chantage pour qu'elle nous laisse partir.


    Il soupire, les yeux rivés sur l'écran.
    -Pour sauver ma fiancée, j'ai laissé une femme branchée à un appareil qui la paralyse depuis des années, et des dizaines de collègues continuer à bosser dans une ambiance délétère. Imagine à quel point j'ai honte de moi.

    Il regarde Kirsten d'un air triste. Elle vient caresser sa nuque du bout des doigts, pour le réconforter.
    On n'avance pas, ça commence à me gonfler.
    Sur le ton le plus posé dont je sois capable, je lui dis :
    -Romain, j'ai pas beaucoup de temps devant moi. J'ai lu ta lettre, j'ai bien compris que t'es traumatisé, mais j'ai vraiment besoin d'aller là-bas, et très vite.

    Il écarquille les yeux.
    -Tu veux... Aller au complexe???
    -Évidemment, qu'est-ce que tu croyais?
    -Euh... Que tu voulais des infos pour intenter un procès à Sigursson, quelque chose du genre... Mais alors, pourquoi...?
    -Mon voisin a eu un accident, il est dans le coma. Je me suis dit que peut-être, la machine pourrait le sauver.
    -Quel altruisme... Mais tu te rends compte à quel point tu risques ta peau? Je suis très sérieux, et je t'ai expliqué pourquoi dans ma lettre!
    -Aucune importance. Tout ce qui compte c'est que l'autre débile s'en sorte.

    Il reste pétrifié, incrédule. L'ingénieur informaticien vient de bugger. Sa femme est tout aussi stupéfaite.
    -Ça change un peu mes plans, bredouille-t-il soudainement en tripotant son menton.
    -Quels plans?

    Il reprend contenance et ouvre un nouveau dossier de son ordinateur.
    -Ça fait des mois que je travaille sur un virus. Je t'ai dit dans ma lettre qu'Aïna a tenté de s'installer dans des corps humains en état de mort cérébrale. Pendant une tentative de transfert, elle est plus vulnérable. Elle se télécharge dans les serveurs du Complexe. Et quand je dis "se télécharger", ce n'est pas juste une copie d'elle qui se crée, elle se déplace réellement entièrement dans un serveur. Si on parvient à la tromper, et à lui couper toute retraite, on pourrait la détruire sans qu'elle ne puisse déclencher les catastrophes qu'elle nous a promis.
    Je comptais envoyer ce virus à l'un de nos collègues du Complexe par un moyen détourné, pour la prochaine fois où ils essaient un transfert... Mais si tu veux vraiment aller là-bas, je crois qu'on n'aura jamais de meilleure occasion de la piéger. Il faut que je t'accompagne.


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