• En descendant de l'avion, je suis surpris pas l'air froid et vif du dehors.
    Nous sommes à Oslo, en Norvège. Alors que nous traversons le tarmac, Romain me saisit par la manche.
    Il a l'air vraiment mal à l'aise.

    -Tu peux encore t'enfuir, dit-il, bouleversé. Tu n'y es pour rien dans cette histoire. Je me débrouillerai pour me faire reprendre au Complexe, j'attendrai qu'ils aient un autre cobaye en état de mort cérébral pour mettre mon plan à exécution.

    À ses côtés, Kirsten retient son souffle. Elle nous regarde tour à tour d'un air désespéré.
    Eux non plus n'y sont pour rien dans cette histoire. Nous sommes trois pions sur un échiquier. Et je suis un pion sacrifiable.
    -Rocco, pour la dernière fois, t'as pas à te sentir coupable. Je suis condamné à court terme, alors autant que je serve à quelque chose avant de mourir. C'était mon plan depuis le début.

    Kirsten soupire de soulagement. Romain s'approche et pose sa main sur mon épaule
    -Je te promets qu'on fera tout pour sauver ton ami, dit-il d'un ton solennel.
    -C'est pas mon ami.

    Il est un peu décontenancé par ma réponse mais n'ose rien ajouter.
    Nous nous mettons en marche vers le hall de l'aéroport. Les voyageurs se dispersent vers leur comité d'accueil respectif, famille, ami, chauffeur brandissant une feuille A4 sur laquelle figure le nom du client à convoyer... Un type baraqué en uniforme de vigile s'avance vers Romain, et s'empresse de débarrasser Kirsten de son sac de voyage. Ils se serrent la main. Romain me présente Olaf Borg, responsable de la sécurité du Complexe.

    On s'attendait à ce que notre arrivée soit surveillée par @ïna. Il n'était de toutes façons pas envisageable d'entrer en cachette au Complexe. Mais à présent, j'ai la sensation qu'une main géante vient de s'abattre derrière nous, pour nous barrer toute retraite.

    Borg nous fait prendre place dans un énorme break Volvo, arborant sur les portières avant le logo d'un grand groupe de sociétés dont j'ai probablement entendu le nom aux infos de la Bourse.
    -Et tu ne devineras jamais quelle filiale fait partie de ce groupe, me lance Romain, amer. Minux Software, l'éditeur des Saisons d'Ysckemia!

    Que le monde est petit.
    Je me suis assis à la "place du mort", puisque c'est mon dernier voyage, autant profiter du paysage. Les décors se succèdent rapidement : Buildings, immeubles d'habitation, maisons individuelles... fermes... prairies... petits bosquets... Bientôt il n'y a plus que des arbres le long de la route. Sur des kilomètres et des kilomètres. C'est probablement très beau, mais comme je ne distingue plus les couleurs, cette masse grise et spongieuse qui sature les carreaux de la voiture, me paraît étouffante.

    Rocco à l'arrière s'accroche au dossier de mon siège. Notre chauffeur ne comprend pas le français, Rocco en profite pour m'exposer une dernière fois le plan. Je me demande bien pourquoi il prend cette peine : mon rôle se résume à me laisser connecter à la machine. Une fois que je serais branché, @ïna viendra chercher sa Moitié. Tandis qu'elle essaiera de télécharger Aïna de mon cerveau, le virus entrera en action. @ïna a pris beaucoup de précautions pour s'assurer que le pire adviendrait si on la débranchait. En cas de connexion rompue, les contre-mesures se déclencheraient immédiatement. Le virus de Rocco retracera la liaison entre chaque contre-mesure, et notre terroriste virtuelle. Une fois les cibles trouvées, le virus enverra un signal en boucle imitant celui d'@ïna, permettant ainsi de rompre sans danger la connexion reliant l'épouse de Sigursson (et moi) à la machine. Privée de sa connexion biologique, @ïna sera détruite. Ensuite la machine pourra être réinitialisée, et utilisée pour sauver Adam.

    Le plan me convient, même si je sais que je ne survivrai pas à l'opération.
    Le plus difficile aura été de convaincre Aïna qu'elle doit mourir avec moi.

    J'avais quitté mon appart' en lui offrant une alternative à l'annihilation, et à peine une journée plus tard, je lui ôtai cet espoir.
    Tandis que Rocco passait en revue une dernière fois son virus et que Kirsten préparait les bagages, je passai la journée à discuter avec ma locataire intime, de la nécessité de mettre fin aux abus de sa jumelle numérique. Quitte à ce qu'on y reste nous aussi. Je ne l'avais jamais vue aussi en colère. Elle a menacé de relâcher le monstre qui sommeil en moi, me condamnant à une mort certaine avant d'avoir pu tenter de me racheter. Elle a essayé de m'amadouer, de marchander, me promettant qu'elle parviendrait à maîtriser sa jumelle. Elle a pleuré toute la nuit, m'empêchant de dormir. Au matin elle s'était résignée, mais me vouait désormais une rancune infinie.

    Après une nuit blanche et une journée de voyage, le confort de la Volvo et la monotonie du paysage m'achèvent et je plonge dans un sommeil lourd et sans rêve. Quand je rouvre les yeux la Volvo est à l'arrêt devant un portail; il y a avec une guérite avec dedans un vigile, et de chaque côté une clôture grillagée qui s'étend jusque dans les bois environnants. Borg fait un petit salut à son collègue. Rocco et Kirsten descendent, m'expliquant que le garde doit nous fouiller. Je quitte à regret mon siège si confortable, tandis que Borg extrait du coffre nos sacs de voyage. La fouille dure un quart d'heure. Le garde retourne nos sacs et ne trouve rien de suspect. Nous sommes autorisés à passer. Le portail s'ouvre, Borg redémarre.

    Ça y est, nous sommes au Complexe, ancienne base militaire rachetée par un grand groupe d'entreprises, et transformée en centre de recherche scientifique. Romain m'en fait une présentation sommaire, ici les logements de fonctions du personnel, là-bas les laboratoires, les locaux de l'administration. C'est devant ce bâtiment austère à la façade résolument quelconque, que la Volvo s'arrête. À l'entrée du bâtiment, un homme d'une soixantaine d'année nous attend. Visage sévère, pantalon en velours côtelé et pull torsadé blanc. J'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part. Il semble me reconnaître lui aussi et vient à ma rencontre.
    Je serre machinalement la main qu'il me tend.
    -Bienvenue au Complexe, dit-il d'un ton sans chaleur. Je suis le professeur Sigursson. Je vous ai sauvé la vie il y a quelques années.
    J'ai soudainement des picotements dans la nuque.



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  • Kirsten se tourne vers Romain.
    -Is he mocking us?? lui demande-t-elle, indignée.
    Romain articule avec peine.
    -Tu.. Peux développer, s'il te plaît?

    Aïna me toise toujours, bras croisés, furieuse. Je ne l'ai jamais vue dans cet état.
    C'est la seconde fois que je révèle son existence. Je ne sais toujours pas ce qu'elle a dit à Jen, ni si Jen l'a crue... Et moi j'ai toujours l'air aussi cinglé.
    Si Rocco ne me croit pas, tant pis. Demain je partirai seul. J'avais pas prévu qu'il vienne à la base, je me débrouillerai. J'ai juste besoin d'une adresse.

    De retour au salon je les fait asseoir, et je lâche le morceau.
    -Aïna numérique n'est PAS une IA. Elle existe depuis mon opération. Tu crois qu'une IA aurait des réactions aussi étranges et incohérentes? Et encore, tu sais pas tout! Elle est apparue au mec qu'on a soigné après moi avec la machine, il en est devenu fou. Elle m'a envoyé des cadeaux, une webcam, une poupée à son effigie, elle m'a téléphoné, envoyé des mails, elle a fait du chantage à mes deux dernières copines... Tout ce bordel, dans le seul but de récupérer la partie d'elle qui vit dans mon cerveau. Elle veut refusionner avec cette moitié, pour être "entière", quoi que ça puisse signifier pour elle... Et ensuite pirater mon corps.


    Mes auditeurs demeurent silencieux. Je leur laisse le temps de digérer le flot d'informations, avant d'envoyer un second paquet.
    -"Mon" Aïna, j'ai commencé à la dessiner quelques temps après être sorti de l'hôpital. Autrefois je rêvais d'elle mais je ne m'en souvenais pas, maintenant en plus elle m'apparaît quand je suis conscient, aussi nette que si elle était vraiment dans la pièce. Des fois elle prend possession de mon corps pour faire des trucs à ma place. Elle a des émotions, des pensées, des désirs... J'aurais pu admettre que j'avais un trouble de la personnalité, s'il n'y avait pas eu l'autre, sur Ysckemia.

    Kirsten est pétrifiée d'incrédulité.
    (Ou alors je parle trop vite pour qu'elle puisse comprendre.)
    Romain vacille légèrement, se raccroche à l'accoudoir du canapé.
    -Ah.... Ok... murmure-t-il d'une voix blanche.
    -Sérieux, tu me crois??

    Il hausse les épaules, l'air blasé.
    -Au point où on en est... Certains de nos collègues avaient déjà émis l'hypotèse qu'elle ne soit pas une IA. Ça élargit considérablement le champs des possibles. À quoi ressemble "ton" Aïna?
    -Copie conforme de l'avatar que tu as vu sur Ysckemia. En plus émotive.

    Aïna me fait les gros yeux, l'air scandalisé.
    -Enfin, rectifié-je, vu que j'ai créé l'avatar sur son modèle, c'est plutôt l'autre qui est sa copie graphique.

    Romain se met à tripoter son menton tout en marmonnant.
    -Serait-ce possible que... Ce serait énorme...
    Il discute à voix basse en anglais avec Kirsten. Elle semble sceptique. Il argumente. Elle secoue la tête négativement. Il renchérit. Elle plisse les yeux, et accepte son raisonnement. Je claque des doigts pour leur rappeler que je suis là. Ils se tournent vers moi. Romain prend une grande inspiration...
    -Une clé. Je pense que "ton" Aïna, est peut-être une sorte de clé, qui permettrait à l'autre, de se transférer dans un corps. Maintenant je comprends pourquoi elle était si sûre que ça ne marcherait qu'avec toi. Il lui manquait quelque chose, un élément de transition entre le numérique et le biologique!
    -On en revient à ce que je voulais faire au départ. Mais comme je disais à "mon" Aïna, si l'autre refuse le transfert, on est dans la merde.
    -Ton Aïna pourrait convaincre son double d'accepter? tente Kirsten.
    -À l'origine, oui, sans doute. Le problème, c'est que j'ai plus très longtemps à vivre. Si Aïna numérique l'apprend, je doute qu'elle veuille abandonner sa position actuelle pour crever d'ici un mois dans mon corps.
    -Attend, t'es mourant??? s'étrangle Rocco.

    Je sens que la nuit va être longue...



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