Riff et sa pelle de chantier avaient été rudement mis à contribution.
Creuser le grand fossé.
Creuser les douves.
Creuser les fondations.
Creuser des trous pour les pilier de la tour de guet.
Creuser pour installer le derrick artisanal.
Creuser des latterines.
Creuser des tombes.
Le tout sous le regard suspicieux de certains citoyens, toujours les mêmes.
Pas moyen de glander, de souffler un moment.
Pas de répis la nuit non plus, les zombies s'agglutinant de plus en plus chaque jours aux alerntours de la ville, dans un vacarme effroyable qui fait claquer des dents.
Cependant, les pistolets à eau trouvés dans une vieille boutique de farces et attrapes avaient permis de nettoyer largement la zone au sud-est de la ville, permettant aux glaneurs d'aller
récupérer souches et débris métalliques plus sereinement, sans craindre de se faire boulotter le dos par surprise.
Quand l'expédition matinale se mit en route, Riff prit le nécessaire pour accompagner les randonneurs de l'extrême.
Ils se frayèrent un chemin parmi les foules malsaines de marchemorts, gémissant et grognant. Adoptant une formation dite de "la tortue", déjà en vigueur sous l'empire romain, les gardiens forment
un rempart avec leur bouclier autour des fouineurs frissonnant d'horreur.
La progression est lente, il faut sans cesse repousser les marchemorts les plus hardis, les arroser avec parcimonie... Lorsque l'eau les touche, leurs restes fondent en crépitant, comme au
contact d'un acide. Ils finissent par se répandre sur le sol dans un bruit spongieux écoeurant.
La troupe se scinde en deux, pour couvrir davantage de terrain.
Riff se sent un peu plus vulnérable, et serre un peu plus fort le manche de sa pelle.
Le brouillard matinal qui persiste rend le pas hésitant.
Soudain, les ombres se font plus pressantes. Les randonneurs retiennent leur souffle.
"-C'est mauvais. Très mauvais." dit Riff d'un ton neutre.
"-Ta gueule Blair Witch!! Nous porte pas la poisse!" braille CactusSinger.
Des sons étranges, des couinements, des gémissements aigues. Des ombres courtes aux mouvements rapides. Puis une ombre longue se profile au milieu des autres.
Des enfants. Des enfants marchemorts, toute une classe de petits zombies affamés, en route pour la cantine. Au milieu d'eux, la longue silhouette n'a pourtant pas l'air d'une institutrice. Il
porte un chapeau, un costume trois-pièces, l'une de ses mains squelettique est encore entourée d'un curieux bandage. Il pousse de temps en temps de petits cris aigues, "Heee-heee!", des
glapissements secs, et se frotte de façon déviante contre les enfants zombies.
Ses mouvements sont saccadés, caricaturaux. On dirait une marionnette agitée par un marionnettiste atteint de Parkinson. En fait, on dirait qu'il danse. Et surtout, il s'approche.
Un des gardiens tente de lui mettre un coup de bouclier, mais le danseur l'esquive sans mal. Merde alors. Si les marchemorts commencent à savoir se battre, on est mal. Les enfants se
répartissent autour de la troupe, semblant attendre quelque chose.
Riff sent -bienque cette idée lui paraisse absurde- que l'adulte est leur leader. Les enfants miment ses gestes, ses gesticulations frénétiques, impossible de savoir quand ils vont se
ruer sur les vivants.
Le danseur ne se contente pas d'esquiver les coups de bouclier, il esquive aussi les salves de pistolets à eau, virevoltant comme un papillon, tournoyant sur lui-même avec grâce. Un
marchemort qui fait tourner en bourrique les vivants, ça devient vexant. Et dangereux. CactusSinger peste, s'énerve et sue à grosses gouttes, maniant avec peine son lourd bouclier.
Les enfants se rapprochent encore, leur odeur de chairs décomposées séchées devient nauséabonde. Ça sent mauvais, dans tous les sens du terme.
Riff se lance soudain à la rencontre du danseur.
Ok, en avant pour un pas de deux. La pelle siffle dans l'air. Quelques secondes pour synchroniser les mouvements. Les muscles fins de l'hermaphrodite qui saillent sous la peau, ses mains
nerveuses maniant la pelle comme un bâton de combat chinois. Le danseur semble le défier, portant par moment une main à son entrejambe. Les autres survivants observent le ballet, médusés,
silencieux. Enfin Riff trouve une faille et balance le manche de sa pelle dans les chevilles de son adversaire. L'autre perd l'équilibre mais ne tombe pas. Laps de temps suffisant pour enfoncer
le tranchant de la pelle à travers le chapeau. Bruit d'os qui craquent. La danse s'achève, sans révérence, le danseur s'écroule dans le sable.
Les enfants zombies restent quelques minutes immobiles, puis se dispersent dans le brouillard.
Riff reprend son souffle.
Les randonneurs de l'extrême reprennent la marche.