Je sais pertinemment que je suis en train de me priver d'un succulent repas.
-Tu peux bien faire une exception cette année!! C'est ton père tout de même!
-Françoise, je t'aime bien, mais tu perds ton temps. On n'a rien à se dire lui et moi! On n'a jamais rien eu à se dire.
Ma tante grommelle.
-Tu veux pas essayer de faire table rase du passé? Ou au moins faire une trêve de Noël?
-Je FAIS table rase du passé. Je l'ai rayé de ma vie.
-On ne peut pas rayer sa famille de sa vie, tu dis n'importe quoi.
-Tu crois qu'un réveillon suffit à faire oublier vingt ans d'indifference paternelle? Rétorqué-je
-Ce que tu es rancunier! Pour ça tu lui ressembles bien!
-Raison de plus pour te contenter d'un seul rabat-joie.
C'est tellement facile de trouver une parade que ce n'est même plus amusant.
-Si c'est pas malheureux tout de même, dit Françoise, consternée. Et tu vas faire quoi alors?
-Rien. Je me ferais un petit jeu, des nouilles, et ensuite j'irais pieuter.
-Un jeu! Tu préfères te cloîtrer chez toi devant un jeu en bouffant des nouilles, plutôt que de passer une bonne soirée en famille! Tu ne veux même pas venir pour voir tes cousins, et tes neveux? Ça leur ferait tellement plaisir!
-Dis-leur bonjour de ma part... J'enverrais des chèques-cadeaux par la poste... T'façon Noël c'est qu'une fête commerciale.
-AAAAH, tu m'énerves! S'écrie-t-elle en me raccrochant au nez.
On a le sang chaud dans la famille. Elle rappellera dans une demi-heure, pour me supplier une dernière fois de changer d'avis, avec quelques trémolos dans la voix pour m'attendrir. Je conviendrais de passer en fin de soirée pour la bûche, quand le darron sera rentré chez lui. Il aime pas les sucreries.