Les couples sont légions sur Ysckemia. Une paladine et son paladin, une druidesse et son rôdeur, un chevalier maléfique et sa sorcière... Parfois aussi, des duos plus hétéroclites, genre une paladine qui s'amourache d'un fils de démon, façon Roméo et Juliette... Ils sont tous « amoureux », passionnés et romantiques, et préparent même des mariages, où je dois assurer le rôle du prêtre qui les unit pour le meilleur et pour le jeu. Chaque fois que l’un se connecte, sa moitié arrive peu de temps après, ils se donnent rendez vous pour se retrouver et vivre des aventures ensemble.
-Ma promise s'est faite enlever!! Aux armes compagnons, partons vite la délivrer!!
C’est sûr, ça donne matière à jouer, les idylles (c’est des bons clients), les autres joueurs se plaisent beaucoup à mettre en danger leur union ou au contraire les défendre…ça renforce la cohésion de groupe. Là où ça devient chiant, c'est quand ils se mettent à monopoliser toute l'attention, et qu'on ne peux plus rien faire sans devoir s'occuper des couples en péril. D'autant que c'est assez répétitif comme scénario. Et dans une mièvrerie écoeurante, ils renouvellent l’art de l’amour galant, se jurant fidélité sans faille dans un monde aussi palpable que la fumée de ma cigarette…
Bon, j'admets. Moi aussi pendant un temps, j’ai eu ma copine virtuelle.
En principe, en tant que maître de jeu, je ne suis pas sensé privilégier des joueurs au détriment des autres; on tâche d'être discret. On jouait les amoureux transis, qui affrontaient l’adversité côte à côte. Nos répliques s’imbriquaient parfaitement les unes dans les autres, totalement complémentaires. Chacun de nous répondait aux exigences de l’autre.
C’est curieux d’avoir en face de soit une personne qui répond exactement ce que vous attendiez, qui réalise absolument tout vos fantasmes. Cette personne là ne vous décevra jamais, ne vous engueulera pas parce que vous ne rangez pas vos affaires, parce que vous n'avez pas fait la vaisselle… Vous ne vivrez jamais avec elle les affres du quotidien à deux, les factures à payer, les responsabilités…Dans la vie réelle, une personne comme ça n’existe pas, il est impossible de trouver quelqu’un qui sera toujours d’accord avec vous, qui prendra soin de vous de la meilleure façon qui soit… On espère toujours rencontrer cette perle rare, mais elle ne vit que dans notre esprit, et tant qu’on la laisse vivre, elle nous rend malheureux, incapable d’accepter le moindre écart de conduite de l’autre, le vrai «autre» vivant, qui fait ce qu’il peut…
Cette pseudo relation a contribué au départ de Lise… C'était déjà branlant entre nous depuis un moment, mais quand j'ai commencé à "flirter" virtuellement, ça s'est détérioré de plus en plus vite. Je ne pouvais plus me passer de ce substitut sentimental, et Lise l'a compris. Et puis à la fin, je ne pouvais plus faire semblant. Faire semblant d'aimer Lise, faire semblant de ne pas prendre goût à l'amour virtuel. Les rêves et les plaisirs que me procurait ce petit cinéma ne me suffisaient plus. J’avais terriblement besoin de savoir qui se cachait derrière le visage souriant et formaté de l’avatar…Pour pouvoir me dire que peut-être elle existait pour de bon, et que peut-être je pouvais lui plaire moi, Silvère, dans la vraie vie. Quand je lui ai proposé de se rencontrer, la réponse a été nette et cinglante.
-Non mais où tu te crois toi? C’est pas un club de rencontre ici! Si t’es en manque de femme, va t’en chercher une, les sites de rencontres c'est pas fait pour les chiens!
Cette enfoirée s'est plainte à la direction, et j'ai eu un blâme.
On ne s’est plus reparlé. Quelques temps plus tard, ma partenaire de jeu a disparu de la circulation, peut-être craignant des représailles de ma part. De son côté Lise a quitté l'appartement... Au final, je ne sais même pas si ma moitié virtuelle était une vraie femme ou un homme…
Maintenant, dès qu’une petite guerrière ou une ensorceleuse me fait de l’œil, je la remet à sa place tout de suite. De toute façon, je suis ici pour bosser.
