Retour à la cave, la tête dans les cartons...
J'ai cherché en vain dans mes archives des dessins remontant à l'époque de mon hospitalisation. Le plus ancien datait de ma "seconde Seconde". J'avais eu mon accident au mois de septembre, peu après la rentrée au lycée. J'ai loupé un trimestre et demi, et je n'ai jamais réussi à rattraper mon retard. À mon retour en classe, je n'avais plus la moindre envie de bosser. Les profs me décrivaient comme un élève "capable mais très paresseux". J'étais juste un gamin infiniment malheureux. Je séchais régulièrement les cours avec Marvin, pour passer la journée dans les salles de jeux d'arcades. À la fin de l'année, le résultat fut sans surprise : redoublement pour tous les deux.
Je suppose que c'est au regard de mes problèmes familiaux, que les parents de Marvin ne m'ont jamais tenu responsable de son échec scolaire. Sa mère, psychanalyste, auraient quand-même bien aimé qu'il aille jusqu'au bac. Son père, menuisier, était plus pragmatique.

Et il l'a fait. On a passé tout l'été à balayer de la sciure et ramasser des chutes de bois autour des tables de découpe. Marvin ronchonnait pas mal, mais moi j'étais content d'avoir une figure paternelle positive pour m'encourager. En plus, il nous a payé.
Finalement, à la rentrée suivante, nous avons entamé un bac techno dans un internat. C'est surtout moi qui avait besoin de m'éloigner du daron, d'ailleurs je passais le week-end plus souvent chez Marvin que chez moi. Le daron semblait s'accommoder parfaitement de mon absence. Il n'exigeait de moi qu'une coupe de cheveux "décente" et me trainait de force chez le coiffeur... Ce n'est qu'à dix-huit ans que j'ai enfin pu les laisser pousser comme je voulais, le plus long possible, pour l'emmerder.

Il me décrit ma chute (il maintient que le daron m'a poussé dans le vide), mon corps fracassé en bas de l'escalier de pierre, le sang qui s'écoule d'une blessure à l'arrière de mon crâne... Les minutes d'angoisse qui s'égrainent à l'infini avant l'arrivée des secours... Le SAMU qui m'emmène, toutes sirènes hurlantes...
Il n'a pas pu me voir pendant deux semaines. Le temps pour les médecins de stabiliser mon état, le temps pour lui d'entamer un bras de fer avec Françoise, concernant sa plainte contre le daron... Puis il est venu chaque jour, après les cours, et même pendant les heures de classe. Il me parlait, me faisait écouter de la musique avec un walkman... De tout cela, je n'ai aucun souvenir. J'étais loin, très loin. Je ne sais pas où j'étais.
Marvin me parle d'une jolie infirmière prénommée Lucile, qui venait régulièrement me visiter après mon réveil. J'avoue que cette partie de ma mémoire reste brumeuse.
-Des fois au début, si je sortais de ta chambre pour aller chercher un truc au distributeur de café, quand je revenais, tu me disais bonjour comme si tu m'avais pas encore vu de la journée. Une fois même, je sortais des toilettes de ta piaule, et t'as cru que j'avais passé la nuit dedans. Tu m'as vraiment fait flipper... Heureusement que ça a fini par s'améliorer.
Tout ça, ce sont des détails sans intérêt. Il ne sait rien de plus que Françoise. Je suis déçu.
-Et tu te souviens de ce que je dessinais à ce moment-là?
-Tu dessinais pas. Je t'ai apporté des livres, des cassettes pour le walkman, je t'ai prêté ma Gameboy...
-C'est pas possible que j'ai pas fait un seul dessin, c'est mon passe-temps numéro un quand je m'ennuie...
-Ton bras gauche étais plâtré, t'avais déjà du mal à actionner les boutons de la Gameboy, alors tenir un crayon... En tout cas je t'ai jamais vu dessiner à l'hosto, et je me rappelle pas avoir vu de cahier ou de dessin dans ta chambre.
Il se trompe forcément.
-Même après, poursuit Marvin, On t'a retiré le plâtre au bout d'un mois, mais t'avais du mal à simplement tenir ta cuillère pour manger... Tu m'as dit qu'en rééducation, on te faisait jouer avec de la pâte à modeler pour exercer tes doigts.
-J'ai forcément eu de quoi dessiner en rééducation!
Il hausse les épaules.
-Ben peut-être, mais tu m'en as jamais parlé, et j'ai rien vu. Pour moi, t'as commencé à dessiner pendant les cours, quand t'es revenu au lycée. Tu faisais des filles à poil, plutôt bien roulées d'ailleurs... À l'internat t'avais aussi ce cahier spécial, que tu voulais jamais me laisser voir et que tu planquais sous ton matelas...
Il me regarde avec un petit sourire gêné. Ça va, j'ai compris...
-T'as été y voir quand j'avais le dos tourné, hein?
-Je comprends pas pourquoi tu le planquais, dit-il en guise d'excuse, c'était même pas sale!.. C'était juste toujours la même fille en robe blanche... Alors, c'était qui? Elle était pas au lycée, ça j'en suis certain. Tu la voyais en cachette? De peur que j'te la pique, comme Caroline?
-C'est un personnage que je croyais avoir inventé, jusqu'à ce que je tombe là-dessus.
Je lui tends l'album de dessins du "patient numéro deux". Il tourne les pages rapidement.
-Je n'ai jamais rencontré le type qui a fait ça, tout ce que je sais c'est qu'on a reçu le même traitement expérimental pour sortir du coma, à plusieurs mois d'intervalle. J'étais le premier, et si je n'ai laissé aucun dessin à l'hosto, je ne vois pas comment on a pu avoir exactement la même idée. Sauf si on nous a fait un truc pas net à tous les deux.
Les yeux de Marvin se mettent à pétiller comme à chaque fois qu'on lui raconte des histoires de complot.