La peinture de la façade est écaillée. Il y a des fleurs dans la plate-bande de l'allée, ça c'est nouveau, il n'y en avait pas avant. Ce quartier pue le retraité. Les enfants du voisinage ont déserté la place depuis longtemps. Tout comme moi.
Je sonne. J'aperçois une silhouette qui court à petit pas derrière le verre gaufré de la porte d'entrée. Odette nous ouvre, nous fait entrer; je lui tends mon bouquet de fleurs (une idée de Jen), elle semble heureuse de nous voir mais son sourire est un peu crispé. Elle salue Jennyfer, puis nous débarrasse de nos manteaux.
-Alors, c'est ici que tu as grandi? demande Jen.
-Jusque mes quinze ans. Après, je suis parti en internat, et les week-ends, je les passais soit chez Marvin, soit chez ma tante Françoise.
-Mais tu as bien une chambre à toi dans cette maison? insiste-t-elle.
Je demande à Odette l'autorisation de montrer mon ex-chambre. Elle acquiesce.
-Mais il faut que je vous prévienne... Lorsque j'ai rencontré votre père je vivais en appartement, suite à mon emménagement ici, j'ai stocké mes derniers meubles dans cette pièce.
Effectivement il ne reste pas grand-chose de ma chambre d'enfant, derrière les commodes et armoires normandes d'Odette. Malgré tout le papier peint est d'origine, et il reste une odeur familière et indescriptible flottant dans l'air.
À la fenêtre, la vue est la même. À part quelques vérandas en alu ou pcv construites sur le tard. Et les arbres, qui ont grandi, disparu, ou ont été remplacés par du gazon.
Une fois que Jen a passé sa curiosité, nous redescendons vers la salle à manger.
Le darron est là, assis dans son fauteuil, un journal dans les mains. Je me sens déjà mal à l'aise. Ça empire quand je croise son regard. Sombre. Dur. Indifférent. Sa bouche semble figée dans une expression de mépris. Les rides qui barrent son visage et son teint crayeux ne lui donnent pas du tout un air vénérable. Il plie son journal en soupirant d'irritation, et se lève.
Jen va à sa rencontre, lui serre la main en souriant, se présente. Je la laisse jouer les "publics relations".
Nous nous faisons face. Je serre les dents. Aucun de nous deux n'avait envie de revoir l'autre.
-Tes cartons sont dans le garage, dit-il d'un ton neutre. Toutes tes affaires sont dedans.
Traduction : "Embarque tes merdes et tire-toi vite fait."
-Ok, réponds-je sur le même ton.
On passe à table. L'atmosphère est lourde; Jen y semble imperméable et fait gentiment la conversation à Odette. Ses lasagnes sont excellentes, dommage que la proximité avec le darron me coupe l'appétit. Néanmoins je mange, pour éviter de prendre part aux discussions.
Le darron lui aussi garde le nez dans son assiette, découpant méticuleusement sa nourriture.
Jen demande le chemin vers les toilettes. Je lui indique, au bout du couloir à côté de la salle de bain.
Un silence nauséeux enveloppe la table. Odette observe le darron du coin de l'oeil, espérant ou redoutant un geste de sa part. Il finit par se lever en grognant un « J'vais m'coucher » et part sans se retourner. Odette baisse la tête, prostrée. Comment une femme douce et aimable a-t-elle pu s'enticher de ce vieux con revêche??
-Je suis désolée... J 'espérais... bredouille-t-elle.
J'ai l'impression de mieux respirer maintenant que le vieux a quitté la pièce.
-C'est moi qui suis désolé. J'aurais préféré que ça se passe autrement, mais c'est au dessus de mes forces. J'ai de la peine pour vous, sérieusement, je sais pas comment vous faites pour le supporter.
-Vous êtes un bon garçon, dit-elle en souriant tristement. La meilleur part de lui.
Bon sang, j'en peux plus.
Jen fait un retour providentiel dans la salle à manger, elle remarque la place laissée vide, mais ne fait aucune allusion. Au lieu de ça elle demande :
-Il y a beaucoup de cartons au garage?
Odette se lève.
-Une douzaine, il restait peu de choses dans le grenier. On l'a vidé il y a six mois. Henri voulait tout mettre aux encombrants, mais je me suis dit que vous voudriez peut-être conserver vos affaires... Je crois qu'il y a aussi quelques souvenirs de votre mère.
La voiture remplie, nous prenons congé. J'allume une clope salvatrice.
Sur le chemin du retour, Jennyfer ne fait toujours aucun commentaire.
-Alors, lui dis-je, tu as compris pourquoi je veux pas le voir? Du reste, c'est réciproque. Quand je pense à cette pauvre femme qui vit avec lui...
-Il est malade, dit Jen.
-Ça c'est clair.
-Non, je veux dire, il a une maladie. Tu n'as pas remarqué son teint? Ses yeux ternes, son crâne chauve?
-Il est dégarni, c'est tout.
-Non, pas que, insiste-t-elle. Et puis j'ai fureté dans la salle de bain avant de revenir à table. Il y a un gros stocks de médicaments, des dizaines de boîtes. Je sais pas de quoi il souffre, mais c'est grave.
Est-ce que j'aurais mal interprété les signes?
Elle enchaîne.
-Il n'avait peut-être pas envie de voir qui que ce soit. Toi aussi tu te renfermes quand t'es pas bien.
-Françoise me l'aurait dit, s'il était malade. Elle voudrait tellement qu'on se réconcilie, ce serait un parfait prétexte pour me culpabiliser.
-Tu penses qu'il lui dirait? À mon humble avis, seule Odette est au courant de son état. Toi aussi tu fais des cachotteries...
Elle m'énerve avec ses « toi aussi ».
-Après tout je m'en tape, il peut crever, j'en ai rien à foutre. Et arrête de nous comparer, ça devient chiant à la fin.
Elle hausse les épaules.
-C'est ton père, Silvère, c'est pas ta faute si tu lui ressembles.
-Tu crois que j'le sais pas?? C'est pour ça que j'veux pas d'enfant, pour éviter de perpétuer ses gènes!
Jennyfer se tourne vers moi, surprise. Puis ses mains se crispent sur le volant et elle se renfrogne, les yeux rivés sur la route.
J'étais sûr que cette soirée finirait mal.