J'ai fini ma soirée d'astreinte sur la bécane de Jay. Le lendemain matin, quand il a vu l'état de la mienne, il n'en croyait pas ses yeux.
Dans la tour, tout avait grillé. Le disque dur était irrécupérable, trop endommagé. Ma clé usb aussi avait grillé. Jay n'arrêtait pas de grommeler tout en démontant la tour, en se demandant comment ça avait pu arriver. Je lui ai seulement dit que le circuit de refroidissement avait du s'arrêter sans que je m'en rende compte.
Rhanji observait la scène avec flegme. L'assurance du cyber-café paierait la note. Lorsque je suis parti en pause, il m'a rejoint sur le trottoir.
-Nihilo Ex?
-Ouais.
-Il faut prévenir la police. Ça ne peut plus durer.
-Sans preuve ils ne feront rien. Je me suis encore fait avoir.
Tout en gravissant les escaliers de mon immeuble, je ressassais les mots d'Aïna. «Je veille sur toi » ... « Je veux être avec toi » ... « J'ai besoin de ta mémoire » ... Qu'est-ce qu'elle me veut?
Et puis soudain en arrivant au pallier du deuxième étage, le vacarme dans ma tête a cessé net.

-Et comment il développe tout ça?
-Il questionne des tas de spécialistes dans des domaines très divers, des égouttiers de New York, des biologistes coréens... ça parle de la résistance des construction humaines face au temps et des dégâts considérables que nous avons commis envers la planète.
-Faut pas dire « nous », moi je me sens pas responsable de ce qu'ont fait les hommes avant moi...
-Mais on perpétue chaque jour des dizaines d'actes qui ont un impact grave sur l'environnement. Rien que d'acheter des trucs avec du plastique autour, rouler en voiture, tirer la chasse d'eau, téléphoner avec un portable... tout ça pollue affreusement, gaspille des ressources, et ça fait souffrir une foultitude d'êtres vivants.
-Euh..ouais mais bon, l'humanité est pas prête de s'arrêter à tourner, comme ça, du jour au lendemain...
Son regard se perd dans la lumière dorée du vitrail de l'escalier.
-J'en viendrais presque à le souhaiter, à force de lire ce bouquin. Que l'humanité tire sa révérence.
-Oui mais, c'est pas parce que le monde va mal que toi tu dois aller mal... tu sais y a des tas de gens qui s'en font pas autant que toi.
-Je sais... et c'est dommage.
-Tu devrais lire des trucs plus gais, tu vas te miner le moral avec des bouquins comme ça.
-Non ça va, après tout ya aussi des points positifs : c'est toujours le temps qui gagne, à la fin. La nature finit toujours par reprendre ses ressources. Même si pour ça elle met des millions d'années. Et pour certaines choses elle met nettement moins de temps. Suffit de voir, quand tu abat un pâté de maison, à quelle vitesse la végétation réinvestit l'espace...
-Ouais, pas faux...
-Rien que la corrosion, qui ronge les métaux, la mousse et le lichen qui s'accrochent partout... La nature est capable de faire le ménage toute seule, si on la laisse faire. Si on la laisse faire...
-Tu me fais penser à "l'armée des douze singes", rassure-moi t'es pas en train de cuisiner un virus pour flinguer l'humanité?
Elle rit.
-Nan, même si l'idée m'a traversé l'esprit, je suis pas encore passée à l'acte!
Ton rire me procure une sensation de victoire intense. Je n'ai plus rien à dire à cet instant, je voudrais juste t'embrasser. Mais tu n'en as aucune envie. Allez, juste un dernier essai.
-Tu es sûre que tu veux pas attendre chez moi? dis-je en me levant à regret.
Elle secoue la tête.
-Merci, vraiment, ça ira. La lumière est bien pour lire ici. Bonne soirée!
-Ok, à plus...
Quoique je propose, tu refuses toujours. Est-ce que tu comprends ce que je ressens?
Elle poursuit sa lecture et je rentre chez moi. J'ai l'impression d'avoir appris quelque chose d'essentiel sur Léah, sans que je puisse le définir.