• (277) Déjeuner en paix

    Et encore, six mois, c'était l'estimation optimiste.

    Avant l'entretien, le neurologue m'avait fait passer un nouveau scanner. Qui confirmait que "ça" continuait de s'étendre.. Derrière le jargon médical dont m'abreuva généreusement le sosie de Roger Gicquel, le discours était : "Désolé, on sait toujours pas ce que vous avez et de toutes façons on peut rien y faire.Quand vous commencerez à souffrir revenez nous voir, on vous mettra en soin palliatif. Et désolé de ne pas vous avoir recontacté plus tôt, dossier classé par erreur, blablabla... Par contre, on aimerait bien faire des prélèvements après votre décès, pour élucider le mystère."

    Allez vous faire foutre. Plus jamais je ne servirai de cobaye. Même mort.

    Jen émerge de sous la couette et m'offre un sourire plein de chaleur. Sa main chaude caresse ma joue. Son sourire se fane tout à coup.
    -Tu sais, pour hier... commence-t-elle.

    Soupir embarrassé.
    -En fait, j'aurais pu t'accompagner. Mais... Vu ta réaction, la dernière fois... Je voulais pas à nouveau te servir de défouloir... Je regrette de t'avoir laissé en plan, ça m'a rongé toute la journée...
    -C'est pas grave, dis-je. Pour ce qu'il y avait à dire, de toutes façons...
    -J'ai essayé de t'appeler plusieurs fois, mais t'as jamais répondu...
    -Désolé, j'ai oublié de désactiver le mode silencieux du portable en quittant l'hôpital.
    -T'aurais quand-même pu m'appeler, ou m'envoyer un p'tit texto...
    -Je sais... J'étais un peu sous le choc après le rendez-vous. Besoin de digérer la nouvelle, après toutes ces semaines d'angoisse...

    C'était bizarre. J'étais comme soulagé que mon funeste pressentiment se révèle exact. J'avais presque envie de rire, d'un rire cynique, féroce, et d'appeler Jen pour lui dire "Tu vois? Tu vois?? J'avais RAISON!!"

    Elle s'étire de tout son long et se lève. Elle m'annonce qu'elle va préparer du chocolat chaud. Je valide l'initiative.

    Je pensais qu'Aïna allait se manifester, mais elle n'en a rien fait. Elle attend sans doute le bon moment pour revenir me tanner à propos de son transfert/fusion avec sa doublure numérique. À moins qu'elle n'ait compris que c'est définitivement exclu
    Je repense à ses mots, concernant la tumeur-anévrisme-truc-qui-va-me-tuer-d'ici-peu :
    "Je suppose que c'est à ça que ressemble l'endroit de ton cerveau où je me trouve. Mais je ne l'ai pas créé."
    Est-ce que ce truc était là avant qu'elle ne s'installe (une séquelle de ma chute), ou s'est-il formé peu à peu autour d'elle, comme la nacre qui vient recouvrir un grain de sable dans une huître? Est-ce sa présence qui nourrit et fait grossir le truc?

    Depuis la cuisine, Jen me demande si je veux du pain grillé. J'acquiesce tout en enfilant mon t-shirt.
    Heureusement qu'elle n'est pas venue. J'aurais pas supporté de la voir s'effondrer de chagrin, les yeux rougis de larmes. Elle aurait nié l'évidence, aurait voulu que je refasse des analyses, dans l'espoir fou d'obtenir un autre diagnostique, plus favorable...

    Tant qu'elle croit que "ça" s'est résorbé tout seul, elle est heureuse, et je suis empêché de m'apitoyer sur mon sort.

    Je rejoins ma radieuse rouquine qui a préparé un copieux petit-déjeuner; je m'applique à lui sourire en retour, malgré la boule que j'ai dans la gorge.

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