• (249) Good news, bad news

    Désormais, c'est Aïna qui est enchaînée sur le trône noir. Des milliers de curieux viennent la visiter chaque jour, espérant qu'il va "se passer quelque chose".Il y a une telle affluence dans la tour de la sorcière que ça ralenti le serveur; l'écran se fige, on ne voit plus que trois frames par seconde, et il devient impossible de manœuvrer son avatar. La direction de Minux Software aurait du fermer la zone, faute de quoi ce sont les maîtres de jeux qui doivent faire le ménage et téléporter ailleurs les joueurs coincés dans le sanctuaire. Du moins quand ils peuvent eux-même y accéder.

    Ça me gêne de la voir exposée comme une bête de foire.
    Pourquoi je me soucie d'un simple avatar?
    Je ferais mieux de m'inquiéter de mon propre sort.

    Quelques jours après la défaite d'Aïna, j'ai refait une polysomnographie, qui a confirmé que les résultats anormaux n'étaient pas dû à une défaillance des appareils de mesure.
    On m'a donc prescrit un scanner.
    Puis une IRM.
    Puis des prises de sang.
    Des analyses d'urines, de selles.
    Puis, enfin, un rendez-vous avec un quelconque spécialiste du cerveau pour m'expliquer ce que j'ai.
    J'ai très mal dormi la veille du rendez-vous, bien que Jennyfer m'ait ardemment (hardement?) "travaillé au corps".

    Dans le hall de l'hôpital, surprise, Adam et Léah sont dans la file d'attente devant l'accueil. Adam, le sourire jusqu'aux oreilles, nous annonce que Léah est enceinte. Ce devrait une bonne nouvelle et pourtant Léah fait une drôle de tête.
    Adam nous raconte, tout guilleret :

    -Ça faisait un moment qu'elle était barbouillée le matin et déprimée le reste de la journée! Et puis ya une semaine, elle me montre un test de grossesse... Sur le coup j'ai pas compris, et puis elle a mis les mains sur son ventre et là j'ai percuté! Héhé, j'suis con des fois...

    Léah garde les yeux rivés sur le sol.

    -Mes félicitations, lui dis-je avec un sourire un peu crispé.
    J'ai du mal à oublier pourquoi moi je suis ici.
    -Merci, répond-elle faiblement.
    Il y a de l'angoisse dans sa voix. Pourquoi ai-je l'impression que je lui fais peur?

    -Aujourd'hui c'est la première échographie, poursuit Adam, jovial, on va voir son p'tit cœur battre! Va falloir qu'on réfléchisse à des prénoms... Tiens, si c'est un garçon on pourrait l'appeler Silvère, qu'est-ce que vous en dites? Ça ferait Silvère Delhaye! Vous voyez le truc? "Verre de lait"! Haha!

    Léah donne un coup de coude à son mec en lui faisant les gros yeux. Jennyfer ne peut pas s'empêcher de pouffer de rire. Quant à moi, je préfère plonger le nez dans la convocation au service neuro-chirurgie.

    -Et vous êtes là pour quoi, si c'est pas indiscret? poursuit Adam en frottant son bras endolori. Vous aussi vous avez une "p'tite graine" en train de germer?

    -Pas dans l'immédiat, dit Jen qui perd soudain le sourire. Je m'efforce de ne pas croiser son regard.
    -Médecine du travail, dis-je. Check up annuel.

    Par bonheur le guichet se libère, coupant court à la conversation. Adam prend sa blonde par la main et se dirige vers la secrétaire.

    Quelques formalités plus tard, Jen et moi trouvons le service de neuro-chir'. Pas le temps de s'assoir, le médecin que je dois voir arrive justement, un paquet de dossiers dans sous le bras, et nous fait entrer dans son bureau. La cinquantaine, cheveux poivre et sel, petites lunettes de presbyte sur le nez. Les valises qu'il se trimballe sous les yeux et son expression grave me font penser à Roger Gicquel.

    Jen et moi nous installons pendant qu'il étale sur son bureaux les images du scanner et de l'IRM.

    -Monsieur Messager, il était grand temps que vous consultiez. Il y a une une grosseur, dans le lobe droit de votre cerveau.
    -Quel genre de grosseur?
    -Nous n'avons pas pu le déterminer. Certains de mes collègues pensent à un kyste, d'autres à un très gros anévrisme, à une tumeur, une inflammation, ou même un corps étranger... Mais les analyses ne sont pas concluantes, dans un sens ni dans l'autre. En tout cas c'est sans nul doute cette grosseur qui a provoqué tous les symptômes dont vous souffrez.

    Je regarde les images dispersées sur le bureau.
    Sur certaines, la forme de la grosseur indéterminée m'évoque celle d'un fœtus.

    Le toubib reprend :
    -Nous allons poursuivre les analyses pour confirmer un diagnostique. Ce que je peux vous dire pour le moment, c'est que ça semble être là depuis très longtemps, probablement depuis votre précédente hospitalisation.

    J'ai une sensation désagréable dans la nuque. Jen prend ma main et la serre.

    -Jusqu'à ce que nous découvrions la nature de cette grosseur, vous allez devoir changer votre mode de vie. Je vois dans votre dossier que vous fumez, hé bien, arrêtez sans plus attendre. Arrêtez également toute consommation d'alcool, et tout effort physique intense, courir, sauter...Y compris les rapports sexuels.

    J'ai envie de rire. Il se fout de moi, là, c'est pas possible.

    -En gros, pour continuer de vivre, faut que j'arrête de vivre, c'est ça?
    -La rupture d'un anévrisme de cette taille vous serait fatale en quelques minutes. Il faut à tout prix éviter les chocs et les stimulations excessives. Vos symptômes prouvent que la chose a évolué, votre mode de vie en est peut-être la cause et pourrait faire empirer la situation. C'est déjà incroyable que vous ayez survécu jusqu'à présent avec cette "bombe" dans votre tête.

    Hé ben. Qu'est-ce que ce serait si j'étais un boxeur alcoolique fumeur de crack.
    -Pourquoi vous m'ouvrez pas le crâne pour m'enlever cette merde?
    -Monsieur, on n'opère pas comme ça, sans savoir à quoi on a affaire.

    Ouais, je sais, question conne.
    -Et mon dossier médical, dis-je d'un ton amer, vous l'avez toujours pas retrouvé?
    -Malheureusement pas, en revanche nous sommes parvenu à contacter un ancien infirmier qui travaillait dans le service où vous étiez soigné à l'époque de votre accident. Il confirme que le professeur Sven Sigursson s'est chargé de votre cas. L'infirmier se souvient aussi d'une machine à laquelle vous êtes resté branché pendant 48 heures, qu'à l'issu de ce délai l'encéphalogramme a montré des signes d'amélioration de votre état, et que vous vous êtes réveillé deux ou trois jours plus tard.

    Je me penche vers le bureau.
    -Et c'est tout? Il saurait pas où se trouve Sigursson à présent? Merde c'est dingue ça, je vais crever pour avoir été cobaye malgré moi d'un savant fou!
    -J'admets que déontologiquement, ce qu'il vous a fait est extrêmement discutable. Mais il est probable que sans ce traitement, vous seriez mort depuis longtemps.
    -Super, j'ai eu un sursis de vingt ans et maintenant j'ai même plus le droit de baiser sous peine de pisser le sang par les oreilles.

    Le toubib soupire et prend son ton le plus convaincant.
    -Monsieur Messager, ne baissez pas les bras, nous ferons tout notre possible pour vous soigner.

    Tandis que nous retournons à la voiture, Jen reste silencieuse, et je lui en sais gré. Mais au moment où je porte une cigarette à mes lèvres avec la ferme intention de l'allumer, elle saisit mon bras.
    -Tu ne vas quand-même pas fumer maintenant?
    -Et pourquoi pas, j'te prie?
    -Tu as déjà oublié ce qu'a dit le docteur?

    Là, j'explose.
    -Il est même pas sûr de savoir ce que c'est!! Je vais quand-même pas me priver de tout!?
    -Vois ça comme une occasion d'arrêter la clope, me supplie Jen. On va arrêter ensemble, ok? Ça fait un moment que j'y pense. D'ailleurs, tout ce que tu n'as pas le droit de faire, je ne le ferai pas non plus.
    -Content d'apprendre que t'iras pas t'envoyer en l'air avec un autre, lui dis-je froidement. Mais si vraiment ça te démange, tu peux toujours aller voir Marvin en dépannage, lui ou moi, c'est un peu pareil, pas vrai?

    Les mots sont sorti de ma bouche comme si quelqu'un d'autre les prononçait.
    Je sens que Jen se retient du mieux qu'elle peut pour ne pas me coller une droite. Ses yeux verts lancent des éclairs, sa bouche tremble, mais elle reste muette. Elle se détourne de moi et file vers sa voiture. Je n'ose pas la rattraper. Elle démarre en trombe et manque au passage d'accrocher un vieux en fauteuil roulant.

    Je sors mon briquet et j'allume la cigarette.

    suivant.jpg

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 11 Septembre 2013 à 13:00

    Silvère, il est con parfois. Mais bon, on va dire que c'est excusable vue la situation.

    En tout cas, et comme toujours, j'ai trouvé ce chapitre vraiment super et j'ai hâte d'en apprendre plus sur la nature de la "chose" qui menace la vie de Silvère ^^

    2
    Mercredi 11 Septembre 2013 à 13:08

    Silvère c'est le champion du tirage de balle dans le pied :D

    3
    Fonfon le vrai
    Mercredi 11 Septembre 2013 à 17:23

    Eh bin dis donc ! On dirait que tout commence à enfin rentrer dans l'ordre !

    : D

    4
    Mercredi 11 Septembre 2013 à 20:11

    ouiiii j'ai enfin un peu de temps libre pour m'occuper du blog ;)

    5
    Jeudi 12 Septembre 2013 à 21:01

    Je ne dirai pas "ah aaah on s'approche du dénouement" cette fois parce que je l'ai déjà dit un paquet de fois et notamment y'a plusieurs années... mais je le pense quand même.

    Bravo pour cette évocation de Roger Gicquel, j'ai tout de suite imaginé un type en blouse blanche avec sa tête... chaque fois que y'a une tumeur au cerveau quelque part, elle tombe sur les pompes de ce docteur

    Roger Gicquel

    6
    Jeudi 12 Septembre 2013 à 21:29

    merci pour l'illustration, les plus jeunes ne connaissent probablement pas ce grand présentateur de jt :)

    7
    Jeudi 12 Septembre 2013 à 22:24

    Non en effet. . . Le plus vieux présentateur de TF1 dont veut bien se rappeler ma mémoire est PPDA. . . 

    8
    Jeudi 12 Septembre 2013 à 22:32

    à dire vrai j'étais encore tout petit lorsqu'il officiait (on voit les couleurs des années 70 derrière lui^^). mais Coluche l'a évoqué dans un sketch, pour sa propension à ouvrir le JT avec des infos dramatiques et un air accablé :)

    9
    Lundi 23 Septembre 2013 à 22:31

    oh boy... Mon ex aussi fumait et avait ces crises de punching-ball-ites aigues. Je sais que ca explique surement pourquoi je trouve ce passage si poignant mais je comprends les reactions des deux et j'ai envie de dire "allez vous aérer sur une aile d'avion les deux, ca vous fera du bien"

    10
    Lundi 23 Septembre 2013 à 22:51

    huhu, excellent conseil^^

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