• (215) Chiens de faïence

    La peinture de la façade est écaillée. Il y a des fleurs dans la plate-bande de l'allée, ça c'est nouveau, il n'y en avait pas avant. Ce quartier pue le retraité. Les enfants du voisinage ont déserté la place depuis longtemps. Tout comme moi.

    Je sonne. J'aperçois une silhouette qui court à petit pas derrière le verre gaufré de la porte d'entrée. Odette nous ouvre, nous fait entrer; je lui tends mon bouquet de fleurs (une idée de Jen), elle semble heureuse de nous voir mais son sourire est un peu crispé. Elle salue Jennyfer, puis nous débarrasse de nos manteaux.

    -Alors, c'est ici que tu as grandi? demande Jen.
    -Jusque mes quinze ans. Après, je suis parti en internat, et les week-ends, je les passais soit chez Marvin, soit chez ma tante Françoise.
    -Mais tu as bien une chambre à toi dans cette maison? insiste-t-elle.

    Je demande à Odette l'autorisation de montrer mon ex-chambre. Elle acquiesce.
    -Mais il faut que je vous prévienne... Lorsque j'ai rencontré votre père je vivais en appartement, suite à mon emménagement ici, j'ai stocké mes derniers meubles dans cette pièce.

    Effectivement il ne reste pas grand-chose de ma chambre d'enfant, derrière les commodes et armoires normandes d'Odette. Malgré tout le papier peint est d'origine, et il reste une odeur familière et indescriptible flottant dans l'air.

    À la fenêtre, la vue est la même. À part quelques vérandas en alu ou pcv construites sur le tard. Et les arbres, qui ont grandi, disparu, ou ont été remplacés par du gazon.

    Une fois que Jen a passé sa curiosité, nous redescendons vers la salle à manger.

    Le darron est là, assis dans son fauteuil, un journal dans les mains. Je me sens déjà mal à l'aise. Ça empire quand je croise son regard. Sombre. Dur. Indifférent. Sa bouche semble figée dans une expression de mépris. Les rides qui barrent son visage et son teint crayeux ne lui donnent pas du tout un air vénérable. Il plie son journal en soupirant d'irritation, et se lève.

    Jen va à sa rencontre, lui serre la main en souriant, se présente. Je la laisse jouer les "publics relations".

     

    Nous nous faisons face. Je serre les dents. Aucun de nous deux n'avait envie de revoir l'autre.
    -Tes cartons sont dans le garage, dit-il d'un ton neutre. Toutes tes affaires sont dedans.

    Traduction : "Embarque tes merdes et tire-toi vite fait."

    -Ok, réponds-je sur le même ton.

    On passe à table. L'atmosphère est lourde; Jen y semble imperméable et fait gentiment la conversation à Odette. Ses lasagnes sont excellentes, dommage que la proximité avec le darron me coupe l'appétit. Néanmoins je mange, pour éviter de prendre part aux discussions.
    Le darron lui aussi garde le nez dans son assiette, découpant méticuleusement sa nourriture.

    Jen demande le chemin vers les toilettes. Je lui indique, au bout du couloir à côté de la salle de bain.

    Un silence nauséeux enveloppe la table. Odette observe le darron du coin de l'oeil, espérant ou redoutant un geste de sa part. Il finit par se lever en grognant un « J'vais m'coucher » et part sans se retourner. Odette baisse la tête, prostrée. Comment une femme douce et aimable a-t-elle pu s'enticher de ce vieux con revêche??

    -Je suis désolée... J 'espérais... bredouille-t-elle.

    J'ai l'impression de mieux respirer maintenant que le vieux a quitté la pièce.
    -C'est moi qui suis désolé. J'aurais préféré que ça se passe autrement, mais c'est au dessus de mes forces. J'ai de la peine pour vous, sérieusement, je sais pas comment vous faites pour le supporter.
    -Vous êtes un bon garçon, dit-elle en souriant tristement. La meilleur part de lui.

    Bon sang, j'en peux plus.
    Jen fait un retour providentiel dans la salle à manger, elle remarque la place laissée vide, mais ne fait aucune allusion. Au lieu de ça elle demande :

    -Il y a beaucoup de cartons au garage?

    Odette se lève.

    -Une douzaine, il restait peu de choses dans le grenier. On l'a vidé il y a six mois. Henri voulait tout mettre aux encombrants, mais je me suis dit que vous voudriez peut-être conserver vos affaires... Je crois qu'il y a aussi quelques souvenirs de votre mère.

    La voiture remplie, nous prenons congé. J'allume une clope salvatrice.
    Sur le chemin du retour, Jennyfer ne fait toujours aucun commentaire.

    -Alors, lui dis-je, tu as compris pourquoi je veux pas le voir? Du reste, c'est réciproque. Quand je pense à cette pauvre femme qui vit avec lui...
    -Il est malade, dit Jen.
    -Ça c'est clair.
    -Non, je veux dire, il a une maladie. Tu n'as pas remarqué son teint? Ses yeux ternes, son crâne chauve?
    -Il est dégarni, c'est tout.
    -Non, pas que, insiste-t-elle. Et puis j'ai fureté dans la salle de bain avant de revenir à table. Il y a un gros stocks de médicaments, des dizaines de boîtes. Je sais pas de quoi il souffre, mais c'est grave.

    Est-ce que j'aurais mal interprété les signes?

    Elle enchaîne.
    -Il n'avait peut-être pas envie de voir qui que ce soit. Toi aussi tu te renfermes quand t'es pas bien.
    -Françoise me l'aurait dit, s'il était malade. Elle voudrait tellement qu'on se réconcilie, ce serait un parfait prétexte pour me culpabiliser.

    -Tu penses qu'il lui dirait? À mon humble avis,  seule Odette est au courant de son état. Toi aussi tu fais des cachotteries...


    Elle m'énerve avec ses « toi aussi ».

    -Après tout je m'en tape, il peut crever, j'en ai rien à foutre. Et arrête de nous comparer, ça devient chiant à la fin.


    Elle hausse les épaules.

    -C'est ton père, Silvère, c'est pas ta faute si tu lui ressembles.
    -Tu crois que j'le sais pas?? C'est pour ça que j'veux pas d'enfant, pour éviter de perpétuer ses gènes!

    Jennyfer se tourne vers moi, surprise. Puis ses mains se crispent sur le volant et elle se renfrogne, les yeux rivés sur la route.



    J'étais sûr que cette soirée finirait mal.

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 14 Septembre 2011 à 19:53

    probablement jamais!^^
    comme je l'ai déjà dis à plusieurs reprises, j'ai déjà pensé faire un recueil sous forme de cd, ce qui me permettrait d'intégrer mes petits chapitres vidéos. je pourrais aussi éventuellement mettre avec un petit recueil de dessins imprimés...

    je suis dessus depuis six ans, et comme tu peux le voir en revenant aux premiers chapitres, il y auraient bien des corrections à faire point de vue dessin. par ailleurs mes planches sont faites principalement pour une lecture verticale en scrolling, ce qui rend le formatage en A4 laborieux. et si on ne prend en compte que la quantité de contenu, j'aurais de quoi remplir probablement trois ou quatre albums, voir davantage. franchement, c'est trop de travail pour ce que ça me rapporte (c'est à dire : pas un rond)

    donc la solution CD reste a plus économique et la plus simple.

    2
    Mercredi 14 Septembre 2011 à 20:13

    salut, merci pour tes compliments ;)

    concernant ta question, va lire ma réponse au commentaire précédent^^

    3
    Mercredi 14 Septembre 2011 à 20:24

    la bretagne, c'est le paradis.

    4
    Jeudi 15 Septembre 2011 à 13:24

    le chapitre 216 est déjà sur le feu. :)

    5
    Lundi 19 Septembre 2011 à 21:33
    je suis sure que ça intéresserait des gens. pourquoi pas des supports originaux, justement. cette histoire vaut la peine, sérieusement.
    et tu as déjà des fans qui s'occuperont du marketing ^^
    6
    Mardi 20 Septembre 2011 à 19:07

    haha! on verra quand j'aurais terminé complètement l'histoire...

    7
    HC
    Jeudi 22 Septembre 2011 à 17:41
    Excellent, comme toujours.


    Je me permets juste quelques petites corrections pour que ce soit parfait :

    je lui tend -> je lui tends
    tu as grandit -> tu as grandi
    silhouette qui coure -> silhouette qui court
    les arbres, qui ont grandit, disparut, ou ont été remplacé -> les arbres, qui ont grandi, disparu, ou ont été remplacés

    (efface ce message quand elles seront corrigées)
    8
    Jeudi 22 Septembre 2011 à 18:43

    rahlàlà.. merci. heureusement que les chapitres en texte sont moins chiants à corriger que les planches!

    9
    hermine
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:17
    moi si je ne voulais pas d'enfants, c'était pour préserver mes grasses-matinées. Comme quoi, même avec d'excellents raisons, on peut quand même déraper... Ne perds pas espoir, Jen !!
    10
    Jair
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:17
    ça fait plaisir d'avoir quelques chapitres en version écrite, tu as vraiment une écriture simple et fluide mais très captivante.
    Je m'étonne toujours d'être aussi attaché à l'histoire et à la personnalité des personnages.
    A quand la publication papier des Saisons d'Ysckemia ?
    11
    Pouet
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:17
    Pas de dessins ? Ҫa change mais c'est tout aussi bien ! =) Tu as du talent et pour le dessin et pour l'écriture alors un chapitre sans dessin et tout aussi génial qu'avec ! =D
    12
    SeLoa
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:17
    C'est mon premier commentaire o/
    Je suis toujours aussi ravie de lire tes MàJ, j'aime tellement ton histoire, impatiente de savoir ses finalités même si je ne suis pas pressée d'en connaitre le dénouement !

    As-tu déjà pensé à faire éditer tout ça ? En tout cas, si jamais cela arrive, tu auras au moins un achat : le mien !
    Bonne chance pour la suite !
    13
    bak47
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:17
    Hum si un jour tu finit par craqué je t'en prendrais plusieurs exemplaire

    En tout cas, très content que tu semble avoir retrouvé l'envie de produire en retrouvant le calme.
    14
    Jair
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:17
    Oui, j'imagine que vu tout le travail qu'il y a à faire la publication n'est pas forcément la meilleur des solutions, mais ça aurait son charme.
    Quand à ce que ça te rapporterais, tu fais ça pour l'art non ? Je plaisante évidemment. En tout cas merci d'avoir pris le temps de m'éclairer Riff, bon courage pour la suite, j'ai hâte de voir ce qui va suivre.
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