• YSCKEMIA, vaste continent bordé sur trois côté par le Grand Océan Gris, les mers secondaires et tertiaires, bla bla bla... A l'ouest, les quatre royaumes civilisés sous la coupe de l'Empereur Mythras Tauroctonaus, bla bla bla... A l'Est, la grrrande Terra Incognita d'où viennent les monstres et les barbares, bla bla bla...


    J'ai l'air de prendre ça par dessus la jambe, mais j'ai quand même du potasser trois livres épais comme des annuaires pour pouvoir prétendre au poste que j'occupe aujourd'hui.

    "Les saisons d'Ysckemia", produit phare de Minux Software. Plus qu'un jeu, un monde à découvrir, infiniment vaste, aux couleurs chatoyantes, où vous pourrez vous créer un personnage absolument unique, sur le visage duquel passe les émotions, sur le corps duquel resteront les cicatrices des combats...


    Ce jeu est devenu plus qu'une mode, un phénomène de société. C'est L'Expérience ultime en matière de jeu de rôle heroic fantasy. La Béta-Test avait déjà converti les vétérans et les gameurs les plus critiques... La version définitive et son univers ont conquis le monde. Seulement, le jeu est tellement énorme, que seules quelques poignées de personnes peuvent s'offrir le matériel nécessaire pour jouer chez soi. Les commerciaux de chez Minux ont donc eu cette idée de génie : ouvrir des cybercafés franchisés où l'on jouerait exclusivement à ce jeu. Un investissement considérable, mais qui aujourd'hui rapportent ses fruits. Les cyber estampillés Ysckemia ne désemplissent pas.

    Je travaille dans un de ces endroits. Je gère le parc informatique, je prend les réservations, j'accueille les clients, et quand il me reste un moment de libre, je suis maître de jeu.

    Maître de jeu, dans un contexte comme celui là, ça ne signifie pas grand chose... Je suis sensé être un animateur,un référent pour les joueurs, mais la plupart du temps, j'ai plutôt la sensation d'être surveillant d'une halte-garderie.... Parfois dans la rumeur des claviers pianotés par des dizaines de mains, j'entends un juron éclater, un pas-content qui est prêt à tuer l'enfoiré qui lui a fauché son équipement, ou qui l'a buté par surprise, ou tout autre raison fort valable...

    C'est marrant, quand j'étais simple joueur, je me rendais pas compte des proportions que pouvait prendre une engueulade, et les conséquences.... C'est quand on est forcé de rendre la justice qu'on prend conscience que les joueurs sont immatures. Tout ça pour une décision qui ne change RIEN à leur vie réelle... A moins que leur vie soit moins intéressante en vrai qu'en jeu...


    C'est vrai, quand on peut devenir prince, roi, reine, chevalier, magicien, qu'on acquière des pouvoirs tellement fascinant, qu'on s'invente des problèmes et un passé tellement plus attrayant que ce qu'on a vécu... On oublie la grisaille de notre quotidien, le prix du pétrole, la forêt d'Amazonie dévastée, la pollution, les enfants qui meurent de faim, tout ça....


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  • Ce jour là j'appelle Lise, comme une fois par mois depuis qu'on est séparé.
    Je ne sais pas pourquoi je continue de l'appeler... Besoin de l'entendre... Rire un peu avec elle, c'est fou comme les réflexes reviennent vite... Les mêmes conneries, les expressions, tout ce qui a fait partie de "Nous". Je lui raconte à quel point ma vie est formidable en ce moment, elle fait mine de me croire, m'encourage... Elle, reste évasive sur ses projets, la santé, ça va, ça va, on fait aller...

    Quand je raccroche, j'ai la sensation qu'elle est restée la même, celle que j'ai connue et aimée. Soupir de soulagement. Les minutes s'égrènent... Nouveau soupir. De désespoir cette fois. Elle est restée la même, et je suis toujours le même connard, et elle n'est plus là pour me supporter.C'est pas grave. Ça va passer. Et je la rappellerai le mois prochain.

    Pourquoi j'ai toujours cette boule sur l'estomac, au moment de composer son numéro?
    Première sonnerie. Il est midi, Lise devrait être chez elle à cette heure-ci.
    Seconde sonnerie. Mais si, elle va arriver.
    Une troisième. Ça décroche.
    -Allo? 

    Il y a une voix masculine à l'autre de la ligne. J'ai du me tromper de numéro. Ou alors...
    -Hum, je suis bien chez Lise?
    -Oui, et vous, vous êtes...?
    -Silvère. Vous pouvez me la passer s'il vous plait?

    Un silence, il doit sans doute boucher le micro pour que je n'entende rien. Ça dure en plus. Mon cœur commence à comprendre ce que ce mec fait chez Lise, un samedi, à répondre au téléphone à sa place. Et mon cœur n'aime pas ça du tout. Il brûle de colère. Respire à fond. Respire à fond...
    -Bonjour Silvère que puis- je pour toi? dit Lise d'une voix un peu molle.

    Derrière elle, j'entends le mec qui murmure qu'il va prendre sa douche. La boule dans ma gorge ne passe pas.
    -C'est... Pour dire bonjour, voilà... Comment ça va toi?

    Encore du silence. Elle soupire.
    -Ça va merci... Et toi?

    Le ton est lointain, elle ne me demande pas comment je vais, elle veut juste conclure au plus vite cette conversation. 
    -Ben ça va bien... C'est qui le mec qui a décroché?

    J'ai pas pu m'empêcher. Je sais bien qui c'est, en fait. De toute façon faudra bien y passer à un moment, qu'elle s'explique, quoi!
    -Silvère, je... Il faut que tu arrêtes de m'appeler. C'est mon fiancé.

    La pilule a du mal à passer. Qu'est ce que j'espérais d'autre comme réponse? Je deviens cassant.
    -C'est celui pour lequel tu m'as quitté? Et vous vivez ensemble depuis longtemps? Pourquoi tu m'as rien dit?

    Sa voix tremble un peu. Elle bafouille, elle hésite, et moi j'attaque. C'est fou comme les réflexes reviennent vite.
    -Ça fait combien de temps qu'il est venu s'installer chez toi? Chaque fois que je t'appelais, il attendait derrière que tu raccroches? Ça t'amuse de me faire passer pour un con?

    -Arrête!!! hurle-t-elle. Ce que je fais ne te regarde plus à présent! J'en ai marre Silvère, pendant des années j'ai eu peur de toi! Maintenant  je me sens mieux et j'ai refait ma vie, j'ai pas à me justifier! Tu n'as plus aucun droit sur moi!

    À ce moment où je sens qu'elle craque et qu'elle va pleurer, j'entends qu'on lui prend le téléphone des mains, et la voix de mec qui me parle sans élever le ton, avec juste un brin de nervosité.
    -C'est fini depuis six mois entre vous. Il serait temps que tu lui fiches la p...

    Je préfère raccrocher plutôt que d'entendre la fin. J'ai mal. Très mal. À mon orgueil, au ventre, je sais plus. Je sens que les noobs vont en prendre plein la tronche aujourd'hui.


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