• Un visage doux et serein sur un bout de papier, que j'ai répété des milliers de fois au moins... Juste un crobard? Non, bien plus que cela. Ma créature, ma compagne la plus fidèle.

    Je me sens comme Pygmalion chaque fois que je la dessine. La première fois, j'avais quinze ans, c'était pour un exercice en arts plastiques. J'avais inventé d'autres visages de filles avant, mais lorsque celle-ci se posa sur ma feuille, c'était comme une évidence. Je savais que je l'emmènerais avec moi pour une longue route. Quinze ans plus tard, Elle est toujours là.

    Elle a plané sur mon adolescence, fantôme bienveillant, présence insaisissable... Je la retrouvais en pensées, dans mon lit avant de m'endormir, faisant et refaisant inlassablement l'histoire de notre rencontre. Un roman construit autour de sa personne, juste pour moi. Je la rencontrais, la protégeais des dangers, c'était ma princesse, mon grand Amour, mon but. Je me représentais à ses côtés, aventurier qui surgit face au vent; j'étais meilleur, plus fort, plus beau, plus courageux, car Elle me rendait tel.
    Au fur et à mesure que j'ai progressé en dessin, Elle a changé de prénom, de coiffure, de fringues, de maquillage, j'ai lutté contre tous les clichés pour la purifier, ne conserver que son essence ultime...

    Plus tard, quand j'ai eu une petite amie, elle s'est faite discrète, ne survivant plus que sur de petits bouts d'enveloppe crayonnés machinalement tout en parlant au téléphone. Elle n'était pas jalouse, mais heureuse de mon bonheur.
    Quand ça a mal tourné, et que je suis redevenu célibataire, Elle réapparut pour me consoler, me prendre dans ses bras, me faire l'amour... 

    J'ai rêvé qu'elle était vivante, une nuit. Je me souviens confusément que je pleurais, en proie à un désespoir profond. Je voulais disparaître de terre, je sombrais, je me liquéfiais... Je me souviens de ses bras chaleureux autour de moi. Elle me serrait très fort, avec tendresse, caressait mon visage ruisselant de larmes. Elle fredonnait d'une voix douce «Bridge over troubled water»; moi qui n'avais jamais vraiment fait gaffe aux paroles de cette chanson, je les ai ressentit très fort. Comme un baume frais sur mon coeur dévasté. Depuis, chaque fois que j'entends cette chanson, j'ai beaucoup de mal à garder les yeux secs. Parfois même je craque carrément, quand je suis seul.

     

     

    Elle est tout à la fois ma confidente, mon amie, mon amante, ma soeur, mon ange, ma déesse tutélaire... Elle sera toujours là, à veiller sur moi. Je le sais... Mais...

     

     

     

     

     

     

     

    Mais bon sang, ce que j'aimerais qu'elle soit REELLE, en ce moment...













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  • Ce jour là j'appelle Lise, comme une fois par mois depuis qu'on est séparé.
    Je ne sais pas pourquoi je continue de l'appeler... Besoin de l'entendre... Rire un peu avec elle, c'est fou comme les réflexes reviennent vite... Les mêmes conneries, les expressions, tout ce qui a fait partie de "Nous". Je lui raconte à quel point ma vie est formidable en ce moment, elle fait mine de me croire, m'encourage... Elle, reste évasive sur ses projets, la santé, ça va, ça va, on fait aller...

    Quand je raccroche, j'ai la sensation qu'elle est restée la même, celle que j'ai connue et aimée. Soupir de soulagement. Les minutes s'égrènent... Nouveau soupir. De désespoir cette fois. Elle est restée la même, et je suis toujours le même connard, et elle n'est plus là pour me supporter.C'est pas grave. Ça va passer. Et je la rappellerai le mois prochain.

    Pourquoi j'ai toujours cette boule sur l'estomac, au moment de composer son numéro?
    Première sonnerie. Il est midi, Lise devrait être chez elle à cette heure-ci.
    Seconde sonnerie. Mais si, elle va arriver.
    Une troisième. Ça décroche.
    -Allo? 

    Il y a une voix masculine à l'autre de la ligne. J'ai du me tromper de numéro. Ou alors...
    -Hum, je suis bien chez Lise?
    -Oui, et vous, vous êtes...?
    -Silvère. Vous pouvez me la passer s'il vous plait?

    Un silence, il doit sans doute boucher le micro pour que je n'entende rien. Ça dure en plus. Mon cœur commence à comprendre ce que ce mec fait chez Lise, un samedi, à répondre au téléphone à sa place. Et mon cœur n'aime pas ça du tout. Il brûle de colère. Respire à fond. Respire à fond...
    -Bonjour Silvère que puis- je pour toi? dit Lise d'une voix un peu molle.

    Derrière elle, j'entends le mec qui murmure qu'il va prendre sa douche. La boule dans ma gorge ne passe pas.
    -C'est... Pour dire bonjour, voilà... Comment ça va toi?

    Encore du silence. Elle soupire.
    -Ça va merci... Et toi?

    Le ton est lointain, elle ne me demande pas comment je vais, elle veut juste conclure au plus vite cette conversation. 
    -Ben ça va bien... C'est qui le mec qui a décroché?

    J'ai pas pu m'empêcher. Je sais bien qui c'est, en fait. De toute façon faudra bien y passer à un moment, qu'elle s'explique, quoi!
    -Silvère, je... Il faut que tu arrêtes de m'appeler. C'est mon fiancé.

    La pilule a du mal à passer. Qu'est ce que j'espérais d'autre comme réponse? Je deviens cassant.
    -C'est celui pour lequel tu m'as quitté? Et vous vivez ensemble depuis longtemps? Pourquoi tu m'as rien dit?

    Sa voix tremble un peu. Elle bafouille, elle hésite, et moi j'attaque. C'est fou comme les réflexes reviennent vite.
    -Ça fait combien de temps qu'il est venu s'installer chez toi? Chaque fois que je t'appelais, il attendait derrière que tu raccroches? Ça t'amuse de me faire passer pour un con?

    -Arrête!!! hurle-t-elle. Ce que je fais ne te regarde plus à présent! J'en ai marre Silvère, pendant des années j'ai eu peur de toi! Maintenant  je me sens mieux et j'ai refait ma vie, j'ai pas à me justifier! Tu n'as plus aucun droit sur moi!

    À ce moment où je sens qu'elle craque et qu'elle va pleurer, j'entends qu'on lui prend le téléphone des mains, et la voix de mec qui me parle sans élever le ton, avec juste un brin de nervosité.
    -C'est fini depuis six mois entre vous. Il serait temps que tu lui fiches la p...

    Je préfère raccrocher plutôt que d'entendre la fin. J'ai mal. Très mal. À mon orgueil, au ventre, je sais plus. Je sens que les noobs vont en prendre plein la tronche aujourd'hui.


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