• Je vomis si fort que des larmes jaillissent de mes yeux. Si je ne serrais pas les jambes, je me pisserais dessus.
    Je pensais bien que ce serait difficile à encaisser, mais pas jusqu'à en avoir la nausée.

    J'aurais du voir qu'il me mentait, quand il m'a dit que tout allait bien. Je m'en veux d'avoir nié la gravité de son état.

    Tandis que je me rince la bouche, j'entends du fracas dans la chambre. Je sors précipitamment de la salle de bain, pour trouver Silvère étendu par terre, les yeux révulsés, le corps agité de violentes convulsions.
    Le sol sous sa tête est maculé de sang, il a du s'ouvrir le cuir chevelu en tombant.
    Est-ce la fatigue, le stress, le désespoir, les nausées.... J'observe la scène comme si ce n'était pas réel.

    Ce n'est pas en train d'arriver.
    Je perd le parfait sang-froid dont j'avais fait preuve en découvrant Silvère en train d'asphyxier dans le salon.

    Je me mets à hurler, figée sur place, incapable d'actionner la sonnette d'urgence, ou de courir à la porte chercher du secours.

    Mes hurlements finissent quand-même par alerter le personnel qui envahit la chambre; un infirmier s'agenouille près de Silvère et je l'entend parler de crise d'épilepsie. Une de ses collègues me prend par les épaules, m'enjoignant à quitter la chambre et à me calmer.

    On me ramène à la salle d'attente, que j'ai la sensation de connaître par cœur, pour y avoir déjà passé près d'une journée.
    Au bout de vingt minutes, le neurochirurgien en charge du dossier vient me voir. Je le suis jusqu'à un bureau où il m'annonce que Silvère est toujours inconscient. Il vient d'être transféré au service de neurologie, il est désormais sous monitoring, avec des électrodes collées un peu partout. Ses constantes cérébrales se sont stabilisées, enfin, jusqu'à la prochaine crise.

    Devant mon insistance à rester auprès de mon petit ami, le neurochirurgien m'oppose des raisons techniques et me conseille de rentrer chez moi. Je me sens à la fois coupable et soulagée de quitter le champ de bataille.
    J'ai les yeux qui brûlent, l'estomac en vrac, et ce sera un miracle si je ne m'endors pas au volant.
    Je décide de repasser chez Silvère pour nourrir son chat.
    Quand j'arrive sur place, je constate que le chat s'est nourri tout seul, en fouillant dans le sac de plats à emporter que j'avais rapporté du traiteur Thai. Des débris de plastiques et de bouffe jonchent le parquet. C'est parti pour une séance de nettoyage...
    Ma corvée achevée, je m'effondre sur le canapé, ruinée par la fatigue et l'anxiété. Le téléphone sonne dans la chambre. Je laisse sonner, le répondeur se met en route.

    -Silvère, c'est Françoise. Faut qu'on se voit pour discuter des obsèques de ton père. Il en a plus pour très longtemps, et ya des papiers à signer, des formalités administratives, enfin bref, tu ne pourras pas y couper. Rappelle-moi vite, s'il te plaît.

    Elle risque d'attendre longtemps. Je m'extirpe du canapé pour la rappeler et lui exposer la situation.
    Elle a la voix qui tremblote.
    -Après tout ce que j'ai fait pour eux... Ça fait trente ans que j'assiste à un gâchis monumental sans pouvoir rien y faire... Et maintenant, ils vont mourir chacun de leur côté... Depuis des années que je fais le pont entre eux deux, tout ce que j'ai récolté, c'est des soucis.

    C'est là que je pose la question fatidique :
    -Pourquoi Silvère est-il convaincu que son père ne l'aime pas?
    Elle soupire et commence à s'épancher.
    -Henri et moi, on est des enfants de la DDASS. Nos parents étaient alcooliques, et on devait se planquer pour pas prendre une trempe quand ils avaient un coup dans le nez. Henri ramassait plus que moi, parce qu'il était plus vieux et qu'il se défendait... On a été placé dans un foyer, jusqu'à ce qu'on soit en âge de bosser. Henri s'est promis de ne jamais avoir d'enfant. Et ma belle-sœur le savait! Quand il a appris qu'elle était enceinte, il était furieux.... Mais Solène le voulait, ce bébé. Comme j'avais déjà deux enfants à l'époque, j'ai tenté de convaincre Henri que c'était une bonne chose, que ça allait bien se passer... Solène et moi on pensait qu'il finirait par s'adoucir... Mais il n'a même jamais voulu prendre le petit dans ses bras, ni à la maternité, ni après.

    Comment une femme a-t-elle pu tomber amoureuse d'un type aussi sinistre, jusqu'à vouloir des enfants avec lui?
    -Ils auraient mieux fait de se séparer, dis-je à Françoise.
    -Vous savez, à l'époque, c'était pas simple d'être mère célibataire. Et divorcer, c'était encore mal vu. Mais c'est vrai que ça aurait mieux valu pour tout le monde. Silvère ne pouvait compter que sur sa mère et quand elle est morte dans cet accident, il a tout perdu. Le pire, c'est qu'on aurait peut-être pu la sauver si elle n'avait pas...

    Françoise étouffe un sanglot. Puis reprend, la voix chevrottante :
    -Solène était à nouveau enceinte, d'environ quatre mois. Elle n'avait rien dit à personne, c'est les urgentistes qui l'ont découvert. L'accident de voiture a provoqué une fausse-couche, qui a provoqué une hémorragie, qui l'a tuée. On l'a caché à Silvère, c'était déjà assez dur pour lui ce jour-là...

    Une violente nausée me saisi à la gorge. Une envie de vomir des mots.
    -Mais vous vous rendez compte, m'écrié-je, qu'il se croit encore responsable de la mort de sa mère?? Vous auriez pu lui épargner des années de culpabilité, si vous lui aviez dit la vérité!!

    La tantine se rebiffe.
    -J'ai fait tout ce que je pouvais pour lui! C'est facile de refaire le monde avec des "si", mais j'avais pas que Silvère à gérer, j'avais aussi ma propre famille!
    -Et sous prétexte de ménager votre petit confort personnel, rétorqué-je, vous avez laissé votre neveu se dépatouiller tout seul avec ses angoisses et un père qui l'a élevé comme un chien! Bel esprit de famille!
    -Ça suffit, crie-t-elle dans le combiné, je ne vous permets pas de me juger!!!
     

    Elle me raccroche au nez. Je me dis que j'ai été méchante et injuste, et à la fois, pas tant que ça.


    4 commentaires



  • 9 commentaires
  • Frappé par la lumière intense, la tête de mon double se met à griller comme de la paille sous la flamme d'un chalumeau. Décapité, il vacille et lâche la gorge d'Aïna. Il titube dans ma direction puis s'écroule à son tour. Ses contours s'estompent peu à peu, et juste avant de disparaître totalement, je l'entends croasser "On se reverra"....

    Le monde se met à basculer autour de moi et je m'éveille, confus, étendu sur un lit froid, dans une large pièce éclairée de néons. J'ai des électrodes collées sur les tempes et le torse. Un masque à oxygène sur le nez. Une aiguille à perfusion plantée dans le bras. Mon index gauche est pris dans une pince reliée à une machine. Je dégage mon doigt et la machine se met à bipper frénétiquement.
    Une silhouette grise se précipite vers moi et prend ma main.
    -Monsieur, dit une voix de femme, vous m'entendez?

    J'aimerais lui dire que oui, mais les mots ne sortent pas. Elle voit que j'hésite et me demande alors de serrer sa main en guise de réponse. Je m'exécute. Elle m'explique que je suis aux urgences.
    On m'examine, on me scanne, on me teste, et je ne parviens toujours pas à parler. On me dit que je souffre d'aphasie. Je comprends soudain d'où vient le nom de ce sort utilisé dans les jeux de rôles pour empêcher les magiciens d'utiliser les incantations verbales....
    On me tend un bloc-note et un stylo, et spontanément je me mets à écrire parfaitement de la main droite, alors que j'ai toujours été gaucher.

    Les heures passent. Est-ce la nuit, le jour, je n'en sais rien, la lumière fade des néons est partout la même. On me transfert du service d'urgence vers une chambre. Je signale (toujours en écrivant, de la main droite) que j'ai faim, mais on me fait comprendre qu'il est trop tôt pour m'autoriser à manger, au cas où mon état change brutalement et qu'il faille m'intuber.

    Je me retrouve seul, avec mon estomac qui gargouille.
    Sur le mur en face de moi se trouve une reproduction fanée d'un tableau impressionniste.
    J'ai le titre sur le bout de la langue, mais il me semble que quelque chose manque...

    Les heures passent, et la seule visite que je reçois est celle du neurochirurgien qui m'a annoncé qu'il ne me restait que six mois à vivre. En principe il était en repos aujourd'hui, mais il a rappliqué ventre à terre quand on l'a prévenu que j'étais aux urgences...
    Il affiche toujours cette même expression accablée, ce même ton grave, en feuilletant les analyses du jour.
    Je me sens indifférent à ses explications, à son jargon médical, mes yeux restent rivés derrière son épaule, sur ce tableau que je n'arrive pas à identifier. C'est terne. Tout comme la lumière du jour qui filtre à travers les rideaux de la chambre.

    Le neurochirurgien me fait part d'un nouveau diagnostique. D'après lui, une portion de mon cerveau a muté, et fonctionne de façon indépendante du reste, et envoie des ordres contradictoires à mes fonctions vitales (et motrices, apparemment). En l'occurrence, les battements de mon cœur ont ralenti à un rythme dangereusement lent, me laissant à deux doigts de l'ischémie cérébrale.

    Ça devrait m'effrayer, mais ce que j'ai vécu de l'intérieur était bien pire encore.

    Mon zélé praticien me propose une opération de la dernière chance : ôter ou déconnecter cette portion de cerveau déglingué, pour supprimer les effets aléatoires. Tiens, c'est marrant, la dernière fois qu'on a discuté de mon cas, c'était rigoureusement inopérable...
    Quand je lui fais remarquer, il me précise qu'effectivement, les risques sont très grands que j'y reste. Et que si je survis, il y aura de toutes façons des effets lourds et irréversibles, entre autre la possibilité de finir en légume.
    Je décline l'offre. Il me propose d'y réfléchir encore, sachant que depuis, mon pronostic vital est passé de six mois à seulement deux ou trois.
    Quelle merveilleuse perspective.
    Si je laisse @ïna prendre possession de mon corps, je crève. Si je laisse Mister Self-Destruct me rafraîchir la mémoire, je crève. Si je ne fais rien, je crève.

    Dans tous les cas, je suis baisé.

    Le neurochirurgien se retire, vaincu par mon "NON" écrit en grand sur le bloc-note, accompagné d'un doigt d'honneur (de la main gauche). Quelques minutes après lui, une femme fait irruption dans ma chambre. Cheveux longs et ternes, yeux clairs plein d'angoisse et de fatigue. Elle guette mes réactions. Oh bon sang, c'est Jen... J'ai faillit ne pas la reconnaître.

    Sur le coup plus préoccupé par son allure que par la discussion qui nous attend, je lui griffonne :
    -Pourquoi tes cheveux sont gris?
    Son expression passe de l'angoisse à la perplexité.
    -Gris?? Mais qu'est-ce que tu racontes?...

    Ou plutôt, qu'est-ce que je vois?
    Mon regard passe rapidement de Jen au le tableau sur le mur.
    Ça y est, je le reconnais. C'est "Impression Soleil Levant", de Monet. Un frisson me raidit la nuque.

    Effet temporaire ou pas, je suis maintenant incapable de distinguer les couleurs.

    (288) Fatality

     


    11 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique