• (288) Fatality

    Frappé par la lumière intense, la tête de mon double se met à griller comme de la paille sous la flamme d'un chalumeau. Décapité, il vacille et lâche la gorge d'Aïna. Il titube dans ma direction puis s'écroule à son tour. Ses contours s'estompent peu à peu, et juste avant de disparaître totalement, je l'entends croasser "On se reverra"....

    Le monde se met à basculer autour de moi et je m'éveille, confus, étendu sur un lit froid, dans une large pièce éclairée de néons. J'ai des électrodes collées sur les tempes et le torse. Un masque à oxygène sur le nez. Une aiguille à perfusion plantée dans le bras. Mon index gauche est pris dans une pince reliée à une machine. Je dégage mon doigt et la machine se met à bipper frénétiquement.
    Une silhouette grise se précipite vers moi et prend ma main.
    -Monsieur, dit une voix de femme, vous m'entendez?

    J'aimerais lui dire que oui, mais les mots ne sortent pas. Elle voit que j'hésite et me demande alors de serrer sa main en guise de réponse. Je m'exécute. Elle m'explique que je suis aux urgences.
    On m'examine, on me scanne, on me teste, et je ne parviens toujours pas à parler. On me dit que je souffre d'aphasie. Je comprends soudain d'où vient le nom de ce sort utilisé dans les jeux de rôles pour empêcher les magiciens d'utiliser les incantations verbales....
    On me tend un bloc-note et un stylo, et spontanément je me mets à écrire parfaitement de la main droite, alors que j'ai toujours été gaucher.

    Les heures passent. Est-ce la nuit, le jour, je n'en sais rien, la lumière fade des néons est partout la même. On me transfert du service d'urgence vers une chambre. Je signale (toujours en écrivant, de la main droite) que j'ai faim, mais on me fait comprendre qu'il est trop tôt pour m'autoriser à manger, au cas où mon état change brutalement et qu'il faille m'intuber.

    Je me retrouve seul, avec mon estomac qui gargouille.
    Sur le mur en face de moi se trouve une reproduction fanée d'un tableau impressionniste.
    J'ai le titre sur le bout de la langue, mais il me semble que quelque chose manque...

    Les heures passent, et la seule visite que je reçois est celle du neurochirurgien qui m'a annoncé qu'il ne me restait que six mois à vivre. En principe il était en repos aujourd'hui, mais il a rappliqué ventre à terre quand on l'a prévenu que j'étais aux urgences...
    Il affiche toujours cette même expression accablée, ce même ton grave, en feuilletant les analyses du jour.
    Je me sens indifférent à ses explications, à son jargon médical, mes yeux restent rivés derrière son épaule, sur ce tableau que je n'arrive pas à identifier. C'est terne. Tout comme la lumière du jour qui filtre à travers les rideaux de la chambre.

    Le neurochirurgien me fait part d'un nouveau diagnostique. D'après lui, une portion de mon cerveau a muté, et fonctionne de façon indépendante du reste, et envoie des ordres contradictoires à mes fonctions vitales (et motrices, apparemment). En l'occurrence, les battements de mon cœur ont ralenti à un rythme dangereusement lent, me laissant à deux doigts de l'ischémie cérébrale.

    Ça devrait m'effrayer, mais ce que j'ai vécu de l'intérieur était bien pire encore.

    Mon zélé praticien me propose une opération de la dernière chance : ôter ou déconnecter cette portion de cerveau déglingué, pour supprimer les effets aléatoires. Tiens, c'est marrant, la dernière fois qu'on a discuté de mon cas, c'était rigoureusement inopérable...
    Quand je lui fais remarquer, il me précise qu'effectivement, les risques sont très grands que j'y reste. Et que si je survis, il y aura de toutes façons des effets lourds et irréversibles, entre autre la possibilité de finir en légume.
    Je décline l'offre. Il me propose d'y réfléchir encore, sachant que depuis, mon pronostic vital est passé de six mois à seulement deux ou trois.
    Quelle merveilleuse perspective.
    Si je laisse @ïna prendre possession de mon corps, je crève. Si je laisse Mister Self-Destruct me rafraîchir la mémoire, je crève. Si je ne fais rien, je crève.

    Dans tous les cas, je suis baisé.

    Le neurochirurgien se retire, vaincu par mon "NON" écrit en grand sur le bloc-note, accompagné d'un doigt d'honneur (de la main gauche). Quelques minutes après lui, une femme fait irruption dans ma chambre. Cheveux longs et ternes, yeux clairs plein d'angoisse et de fatigue. Elle guette mes réactions. Oh bon sang, c'est Jen... J'ai faillit ne pas la reconnaître.

    Sur le coup plus préoccupé par son allure que par la discussion qui nous attend, je lui griffonne :
    -Pourquoi tes cheveux sont gris?
    Son expression passe de l'angoisse à la perplexité.
    -Gris?? Mais qu'est-ce que tu racontes?...

    Ou plutôt, qu'est-ce que je vois?
    Mon regard passe rapidement de Jen au le tableau sur le mur.
    Ça y est, je le reconnais. C'est "Impression Soleil Levant", de Monet. Un frisson me raidit la nuque.

    Effet temporaire ou pas, je suis maintenant incapable de distinguer les couleurs.

    (288) Fatality

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 19 Août 2015 à 03:41

    et ben, le coup de la perte de la couleur fallait la sortir, c'est un véritable effet de ce genre de cas ou c'est une invention pour le scénario?

    en attendant effectivement ça semble être l'impasse, la solution serait que les autres abandonnent, mais le feront-ils?

    2
    Lycan
    Mercredi 19 Août 2015 à 08:09

    gnnaaaa la suite la suite !!!!


    j'aurai pas du lire avant de partir au boulot x)

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    3
    SAD
    Mercredi 19 Août 2015 à 09:56
    SAD

    bah il est où le dessin? ah pu puni? j'aurai bien vu un soleil levant en N&B vu de l'intérieur...

    4
    Mercredi 19 Août 2015 à 10:09

    "c'est un véritable effet de ce genre de cas" : oui, ça s'est vu. Le docteur Oliver Sacks en parle dans son recueil "Un anthropologue sur Mars" (https://en.wikipedia.org/wiki/An_Anthropologist_on_Mars), il décrit le cas d'un peintre qui, après un accident de voiture bénin en apparence, perd la notion de couleur - et recommence à peindre, d'ailleurs.

    Aha, Riff, tu as placé "ischémie" ! Je crois que c'est la première fois, non ?

    5
    Leetchee
    Mercredi 19 Août 2015 à 11:51
    Leetchee

    "Impression soleil levant" en nuances de gris ça doit être sacrément terne en effet ! Déjà qu'à la base il est pas vraiment fluo, comme tableau... :D

    J'ai entendu parler d'aphasie et de perte des couleurs (et d'autres choses tout aussi faciiiiles à supporter au quotidien) après des accidents quand j'étudiais la neurophysiologie... ça doit pas être évident tous les jours quand ça arrive, ni pour le blessé, ni pour l'entourage...

    Comme dit Chaopale, t'as placé "ischémie" ! D'ailleurs, j'avoue que j'ai été "attirée" par ici, au tout début, par le nom Ysckemia... et je suis restée pour l'aventure :p

    6
    Mercredi 19 Août 2015 à 17:43

    bonjour les gens! je viens d'ajouter le Monet désaturé rien que pour vos beaux zyeux ♥
    quant aux symptômes, j'ai pas vérifié à chaque fois si le cas s'était déjà présenté ou pas, mais j'ai déjà lu des histoires tellement bizarres dans les faits divers, dont un mec qui s'est mis à parler parfaitement français alors qu'il était anglais, ou un gars qui a perdu l'odorat... je crois qu'à peu près tout est possible quand on touche au cerveau, le pire comme le meilleur : une petite fille qui souffrait de crises d'épilepsie intenses s'est vue amputée d'une moitié de cerveau, et comme elle était très jeune, son cerveau s'est adapté et la gamine vit désormais une vie tout à fait normale.

    et OUIIIIII j'ai enfin placé ISCHEMIE dans mon récit!!! champagne!^^
    j'attendais un moment propice.... qui s'est enfin présenté, après bientôt dix and de blog XD

    bon par contre, personne ne semble avoir relevé la référence du titre.... ;)

    7
    Mercredi 19 Août 2015 à 20:08

    "bon par contre, personne ne semble avoir relevé la référence du titre.... ;)"

    C'est parce qu'il se fait décapiter ?

     

    (bon, et maintenant j'ai le thème de Mortal Kombat en boucle dans la tête)(tu tu tu tulutu tu tu)

    8
    Mercredi 19 Août 2015 à 21:25

    aaaaah!! XD
    donc oui, un peu parce qu'il se fait décapiter, et qu'avec tout ce qui arrive à Silvère, il faudrait peut-être "FINISH HIM"!! lol

    9
    Seleine
    Jeudi 20 Août 2015 à 21:16

    Lire "ischemie "m'a aussi laissée ... '' à deux doigts de l'ischémie cérébrale " ^^

    ( Bon, ok, un gros sursaut, en vrai :p )

     

    10
    Jeudi 20 Août 2015 à 23:19

    m'enfin??? XD

    11
    Marvin Deterroir
    Mardi 25 Août 2015 à 11:43

    Wouhouuu, la tension de ouf ! O_O

     

     

     

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