• (239) Pandore

    Mais de quoi il me parle, là? Le voilà qui déblatère sur une poupée de chiffon trouvée dans ses cartons, dont il est incapable de se rappeler la provenance, des rêves érotique avec cette poupée, enfin non, avec cette fille qu'il dessine depuis qu'il est ado, mais dont il est sûr que la poupée est le modèle d'origine...
    J'ai la tête qui tourne.
    Il passe d'un sujet à l'autre, son boulot, le gars qui a finit à l'asile et qui a "copié" sur lui... Puis il revient à ses rêves, dont il ne se souvient plus du tout, il met ça en parallèle avec son amnésie d'une semaine... Et maintenant il embraye sur le corbeau qui voulait nous faire rompre...

    De temps en temps, j'essaie de percer son raisonnement hermétique.
    -Pourquoi tu m’as pas parlé d’elle avant? Par exemple, quand j’ai trouvé ce p'tit dessin, dans ton salon?
    -On était ensemble depuis peu, comment tu aurais réagi, si je t’avais dit que je fantasmais depuis des années sur une autre fille? Imaginaire en plus?
    -Tu trouvais plus intelligent de me laisser croire que c’était ta voisine? Et dans ce cas pourquoi tu as volé des photos d'elle?
    -On avait pas dit "Amnistie pour les vieux dossiers"? s'indigne-t-il. De toutes façons, Léah ne m'intéressait que parce qu'elle ressemble à  Aïna.

    Mouais, ça paraît... "Sensé"..
    Tout ça a l'air parfaitement logique pour lui mais moi je suis larguée. J'essaie malgré tout de rester dans la discussion.

    -Et les dessins compulsifs de ce type, là, André Lombardi? Comment tu peux affirmer qu'il t'a copié, alors que tu es sûr de ne l'avoir jamais rencontré?

    On remonte à l'appart. Il prend l'album de dessins du cinglé, l'ouvre à la fin, en extrait un document imprimé.
    -Tu vois l'en-tête de ce papier? Hôpital Saint Thomas. C'est là où j'ai été soigné, quand j'ai eu cet accident. La date en haut du document, c'est quatre mois après que je sois sorti. Il était là APRÈS moi!
    -Et? Ça prouve quoi? Juste que vous êtes passés par le même hôpital, qu'il a... vraisemblablement trouvé un dessin que tu as laissé là-bas, et qu'il l'a copié! J'sais pas, il a du le trouver joli...
    -Peut-être que quelqu'un l'a incité à me copier.
    -Qui ça?
    -Mais Aïna voyons!!

    Là, ça devient risible. Paranoïa à deux balles.
    En même temps, j'ai pas tellement envie de rire.
    Les schizophrènes  parlent à des personnages imaginaires en les croyant réels... Mais, Silvère a toujours su qu'Aïna n'existait que dans sa tête.. Comment a-t-elle pu déborder à ce point le strict cadre de ses fantasmes? Comment n'ai-je pas remarqué plus tôt cette lueur bizarre qui allume son regard à présent? J'ai la sensation d'avoir ouvert une boîte de Pandore. C'est dingue le pouvoir qu'elle a sur lui... Elle a pris toute la place. Il a même appelé son chat comme elle. J'peux pas lutter... Contre la femme idéale.

    Soudain il réalise qu'il m'embrouille. Il tente de se reprendre.
    -Non, je voulais pas dire Aïna, mais.. Enfin je crois qu'il y a une vraie personne derrière tout ça... Qui se sert d'Aïna, enfin, de son apparence, pour me tourmenter.. Je ne sais pas pourquoi...

    Il pousse un grand soupir de lassitude, tête basse.

    Puis il se redresse brusquement, l'air inspiré.
    -Bouge pas, je reviens.


    Il sort de l'appart, je l'entends frapper à la porte d'à côté, discuter avec le voisin. Deux minutes plus tard, il réapparaît, une perceuse sans fil à la main. Après une grande inspiration, il dit :

    -On y va.

    Nous redescendons à la cave. Il se dirige vers une très grande caisse en bois, dans le fond de son box. Il se tourne vers moi, l'air inquiet.
    -On m'a livré ça il y a deux ans. Impossible de savoir qui me l'a envoyée, ni pourquoi mais il y a forcément un lien avec tout le reste. Faut que tu me crois, j'ai JAMAIS utilisé cette chose. Je l'ai même jamais sortie de sa boîte.

    Et sans plus ajouter un mot, il retire une à une les vis de la façade.
    Et moi, j'attends.
    Je m'attends à tout et n'importe quoi, même à voir Marvin bondir hors de la boîte en hurlant, un caméscope à la main... Et les deux larrons se gondoler bruyamment de rire devant ma mine consternée...

    La batterie de la visseuse donne des signes de faiblesse et rend l'âme. Il reste deux ou trois vis, et Silvère s'énerve. Il se met à jurer, à donner de grands coups de pied dans le panneau de contreplaqué. Il parvient à glisser sa main derrière, pèse de tout son poids pour l'arracher, et le panneau cède enfin dans un long craquement.

    Je m'approche, un plastique translucide cache encore le contenu. Silvère l'arrache. Je fais un bond en arrière. Marvin, connard, tu me paieras ça!
    Mais la forme humaine que j'aperçois dans la pénombre ne bouge pas d'un millimètre. Je m'approche à nouveau. C'est pas Marvin. C'est même pas (plus?) vivant.

    Silvère reprend la parole.
    -C'est... Une poupée en silicone. La réplique exacte d'Aïna, telle que je la dessine. Et ya trop de ressemblance avec la poupée de chiffon pour que ce soit une simple coïncidence.

    Je me sens aussi sonnée qu'un boxeur au tapis.
    Les infos tournent dans ma tête comme un carrousel infernal.
    J'ai encore le mince espoir qu'il soit en train de me faire une blague de très mauvais goût.

    Anxieux, silencieux, il attend une quelconque réaction de ma part.
    Je prend son visage dans mes mains, je le regarde au fond des yeux. Il a l'air vidé, épuisé par toutes ces révélations.
    Est-ce que tout ça est vraiment sérieux?

    Après tout, il a subit un trauma crânien, qui sait ce que ça a pu chambouler dans sa tête.

    -Écoute, dis-je d'un ton ferme, On va éplucher ces documents en détail, et ensuite on ira à ton hôpital, et on lâchera pas la secrétaire tant qu'elle nous donnera pas les infos qu'on veut. T'es ok?

    En guise d'acquiescement, il me serre contre lui.
    -J'avais tellement peur que tu me crois pas, murmure-t-il. Merci.

    Malgré tout l'amour que j'ai pour lui, je lutte contre l'envie de le repousser pour m'enfuir.

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 16 Mai 2012 à 21:26
    une fois de plus, vachement bien écrit...on est à fond dedans dedans, bravo.

    ( petite coquille à rectifier : "Ton" chat )
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    2
    Mercredi 16 Mai 2012 à 21:59

    merci chef! :D

    3
    Jeudi 17 Mai 2012 à 11:14
    J'aime bien les chapitres écrits par Jen, c'est intéressant de voir de l'extérieur.
    Et elle a du courage, oui. J'aime beaucoup la dernière phrase, où elle cherche à s'enfuir - et je la comprends, Silvère s'est accommodé de sa "folie", mais elle, elle la découvre.

    (autre petite coquille : "donc" -> "dont", tout en haut)
    4
    Jeudi 17 Mai 2012 à 11:22

    je corrige ça de suite! :)

    5
    Mercredi 30 Mai 2012 à 00:45
    Quoi ?!? Depuis le temps que j'attendais ça, et... pas de psychodrame, pas de quiproquo, pas de grande scène du II ??

    Remboursez !!
    6
    Jeudi 31 Mai 2012 à 12:59

    j'peux pas, c'est un blog gratuit...

    7
    hermine
    Jeudi 18 Avril 2013 à 16:16
    Bon sang... elle a du cran cette petite.
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